Partenariat international
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12 July 2016
Les changements du monde: L’aménagement du nouvel espace culturel mondial

Mes amis, je vous invite à explorer le nouvel espace culturel mondial, né de la conjonction de deux mouvements qui, au cours des 25 dernières années, ont transformé pour toujours la marche du monde.

Premièrement, le basculement de la richesse, de l’Ouest vers l’Est et le Sud de la planète, qui a transformé à jamais la carte économique mondiale, a fait de l’Asie son épicentre et de la Chine, le plus grand pays miséreux du monde, sa première puissance économique, tirant ainsi plus d’un demi-milliard de personnes de la pauvreté.

Deuxièmement, le déploiement universel de l’ère numérique a provoqué l’émergence de l’humanité numérique, composée aujourd’hui de trois milliards cinq cents millions d’internautes, une espèce qui était inexistante il y a vingt-cinq ans à peine. Cette révolution technologique est unique. Si toutes les précédentes ont démultiplié les énergies matérielles de l’humanité, la révolution numérique, elle, démultiplie ses énergies cognitives, change à tout jamais le rapport de l’homme à la connaissance, les rapports des hommes entre eux, et ce, où qu’ils soient sur la planète.

Dans un premier temps, nous allons explorer l’héritage créé dans la longue durée du temps et dont nous sommes les fiduciaires en ce début de millénaire. Dans un second temps, nous allons explorer les forces qui transforment ces héritages. Enfin, nous allons chercher à comprendre les effets de ces transformations sur l’espace culturel mondial.

I.- L’HÉRITAGE

Nous avons en héritage l’unité du vivant et la vaste production humaine de symboles et de systèmes, de la science aux technologies.

L’unité du vivant

Des milliards d’êtres vivants se partagent les terres, les mers et les cieux de notre planète. Cette famille de vivants comprend l’espèce humaine, qui compte environ sept milliards et demie (7, 500, 000, 000) d’individus, huit millions sept cent mille (8, 700, 000) espèces animales, dont six millions cinq cent mille (6, 500,000) évoluent sur la terre ferme et deux millions deux cent mille (2, 200,000) en milieu aquatique, et, finalement, trois cent quatre-vingt-dix millions (390,000, 000) d’espèces végétales.

La diversité domine la famille des vivants et l’interdépendance des milliards d’unités vivantes qui la composent. Ces milliards d’unités forment des galaxies d’écosystèmes indispensables pour que la vie émerge et se déploie.

Depuis un demi-siècle, le séquençage du génome des vivants et le décryptage de l’ADN, ce contenu d‘une cellule qui rassemble toute l’information sur un organisme donné, ont montré l’ampleur de ce qu’ont en commun tous les vivants de toutes les espèces (humaine, animale et végétale) et ont montré leur unité organique. Ce que l’expérience et la science ont définitivement établi est enfin reconnu par l’humanité tout entière : il est impossible de penser la vie sans la concevoir dans sa totalité et sans respect de la nature.

Depuis des millénaires, les nations autochtones ont fait de cette reconnaissance le cœur de leur cosmologie, la base des savoirs qui fondent la dimension sociale et économique de leurs sociétés.

La production humaine – les symboles et les systèmes

L’héritage, c’est aussi la production humaine, la production de symboles et de systèmes qui forment des données universelles. Selon que vous êtes nés dans les Caraïbes ou aux États-Unis d’Amérique, dans les pays andins ou au Nunavut, bref, où que vous soyez nés dans ce monde, vous héritez d’un ensemble de symboles et de systèmes créés dans la longue durée de l’histoire par la communauté humaine à laquelle vous appartenez.

La production de symboles et de systèmes concerne le rapport des humains à la transcendance et aux grandes explications spirituelles et philosophiques de l’univers et de la vie. Cette production porte de grandes signatures : Confucius, Abraham, Jésus-Christ, Mahomet, Jinmu, le fondateur du shintoïsme, Montezuma, le grand chef des Aztèques et bien d’autres encore, dont celles des maîtres des Védas et des sages animistes.

Ces héritages spécifiques concernent l’offre spirituelle, philosophique et culturelle, qui n’est pas la même d’une région du monde à l’autre. Pour les civilisations de la Méditerranée, donc, pour l’Occident, l’histoire a un sens et une finalité. Pour les civilisations de la mer de Chine, donc, pour l’Asie, l’histoire est circulaire.

Ces héritages spécifiques déterminent aussi la langue dont vous héritez parmi les huit mille (8,000) langues du monde. Ils déterminent enfin les normes structurant votre rapport à la société et à l’autorité, qu’elle soit familiale ou politique, puis plus largement les rapports humains, les rapports homme-femme, la sexualité, bref, tout ce qui éclaire les contraintes et les libertés humaines.

Dans cet espace de production de symboles et de systèmes se constituent les spécificités et les identités qui distinguent les personnes et les communautés, les distinguent, les séparent et les opposent également dans certains cas. En prenant acte de ces spécificités et identités, il importe de rappeler qu’elles sont toutes, sans exception, fragments de l’unité du vivant.

Une énergie puissante et sans cesse renouvelée est déployée depuis la nuit des temps pour installer des ponts sur ces différences. Telles sont les finalités des organisations régionales et internationales, dont celles de la famille des Nations Unies. Telles sont, justement, les finalités de leur production de règles juridiques qui forment le droit international public et privé ; leur production de normes de toute nature – commerciales, environnementales, sécuritaires, humanitaires – qui permettent à des sociétés diverses de coopérer et de vivre en paix.

Une part significative de ces initiatives provient des pays, des organisations de la société civile et des groupes d’intérêt. Elles sont aussi le résultat des initiatives d’individus portés par des convictions hors du commun : Gandhi, Mandela, Deng Xiaoping, Lula da Silva, Gorbatchev, Monet, Mère Teresa, Césaire, Desmond Tutu, Walessa, Eleanor Roosevelt, le Dalaï-Lama, Pearson, Allende, Senghor, Bhutto, Sadate. Elles sont aussi la conséquence de la prise d’initiatives par des millions de personnes qui, au Nord comme au Sud du monde, ont posé et posent gratuitement des gestes de compassion pour un ou une inconnu(e), un être humain d’une autre couleur, d’une autre croyance, d’une autre solidité physique ou psychologique.

La production de symboles et de systèmes concerne aussi la structuration politique de l’humanité et de chacun des 196 pays, dont 193 sont membres des Nations Unies.

Chacun de ces pays dispose de textes constitutionnels et d’institutions reflétant leur histoire et leurs composantes religieuse, ethnique, culturelle et linguistique : gouvernement unitaire ou fédéral[1], régime présidentiel ou régime parlementaire ou une combinaison des deux; parti unique ou multipartisme;  formules diverses de séparation des pouvoirs – législatif, exécutif et judiciaire –  multiples organisations de processus électoral et de définition des mandats des élus.

Ces héritages spécifiques concernent aussi une panoplie d’organisations régionales et internationales et les cinq (5) millions de gouvernements locaux (villes et villages)[2] existants dans le monde. L’héritage et la gouvernance politique du monde sollicitent le concours quotidien de millions de personnes. Ils permettent à notre monde de garder sens et cohérence et de ne pas se dissoudre et se perdre.

Diversité et interdépendance caractérisent cette production incessante de symboles et de systèmes qui empruntent les uns aux autres; des langues aux philosophies, des formules politiques aux normes relatives aux rapports humains, y compris aux droits de la personne.

La production humaine : les savoirs et les technologies

La production des savoirs et des technologies est aussi une donnée universelle.

Au début, les hommes du paléolithique taillaient des pierres pour en faire des flèches ou des concoctions. Au XXIe siècle, leurs lointains successeurs taillent des pierres cueillies sur d’autres planètes pour en libérer les puissances.

Entre ces premiers hommes, dits primitifs, qui, voilà quelques millions d’années, taillaient des pierres ramassées dans des champs voisins et ces hommes, dits évolués, qui, aujourd’hui, taillent des pierres ramassées sur des planètes lointaines, se déploient la saga extraordinaire de la production de la science et de ses applications technologiques.

Pour qu’il soit possible de tailler des pierres cueillies sur d’autres planètes :

– il a fallu que fusionnent au XIXe siècle les savoirs cumulés à Babylone, en Égypte, en Chine, en Grèce antique, en Inde et en Amérique latine (Incas, Mayas) et qu’émergent les mathématiques et l’algèbre modernes qui fondent l’univers numérique dont nous reparlerons ;

– il a fallu que les Égyptiens partagent leur maîtrise de l’alchimie avec les Chinois, les Indiens et les Européens et qu’émerge la chimie moderne et contemporaine avec sa prétention récente d’expliquer la composition et le fonctionnement du cerveau ;

-il a fallu que la biologie, dont les premières manifestations remontent à 5, 000 ans (traités akkadiens), s’enrichisse des savoirs indiens, égyptiens, chinois et grecs du domaine pour devenir, au XIXe siècle, « la science de la vie » que Darwin, Lamarck et les autres ont insérée dans la civilisation contemporaine, jusqu’à l’analyse des comportements humains et à la construction de l’intelligence artificielle;

– il a fallu que l’histoire de l’énergie se déploie depuis le néolithique, que se substitue à l’énergie animale et humaine celle provenant du feu, de l’eau, de la vapeur et du vent jusqu’à l’énergie hydraulique et nucléaire, éolienne et solaire, comme l’un des moteurs essentiels de l’histoire matérielle de l’humanité.

Ce déploiement a notamment permis la mécanisation du travail jusqu’à la robotique, dont l’importance et la déclinaison ne cesseront de croître tout au long du présent siècle. Il a aussi rendu possible cette immense avancée qu’est la conquête du ciel et, demain, la colonisation de l’espace incarnées par l’aéronautique et le spatial, qui ont radicalement modifié la vie de milliards de personnes sur notre planète. Il s’agit d’un vieux rêve déjà présent dans l’antiquité avec Icare, relayé à la Renaissance par Léonard de Vinci et, depuis, illustré par les créateurs de toutes les tendances, comme le montre ce dessin de Basquiat.

Vous le voyez, les symboles et les systèmes, les sciences et les technologies ont des racines millénaires qui plongent loin dans tous les terreaux du monde, l’asiatique, le méditerranéen, l’autochtone, l’occidental, l’arabe, l’africain, etc. Ces symboles et ces systèmes, ces sciences et ces technologies témoignent de la diversité constitutive de la famille humaine, de sa diversité et aussi de l’interdépendance de ce qu’elle crée matériellement et immatériellement.

Voilà l’héritage. Comme à toutes les époques, il est soumis aujourd’hui à des forces de changement identifiées précédemment : le basculement de la richesse de l’Ouest vers l’Est et le Sud du monde et le déploiement universel de l’ère numérique.

                                              II.- LES FORCES DE CHANGEMENT

Le basculement de la richesse de l’Ouest vers l’Est et le Sud de la planète

Ce siècle ne ressemble à aucun autre. La croissance, c’est-à-dire la production de la richesse, est en migration de l’Ouest vers l’Est et le Sud de la planète, tandis que la zone atlantique peine à s’extirper d’une crise économique et sociale qui la plonge dans les affres de l’ajustement structurel, jusque-là l’apanage des pays pauvres du monde. La capacité à créer la croissance s’est répandue dans toutes les régions de la planète. La richesse a suivi et sa nouvelle répartition planétaire a changé la vie de milliards de personnes, qu’elle a intégrées à l’économie et extirpées de la pauvreté.

On ne peut plus penser le monde hors de ce bouleversement.

Le basculement de la richesse de l’Ouest vers l’Est et le Sud marque un passage d’un état du monde à un autre. Il signifie la fin de la prépondérance occidentale exercée depuis quatre siècles, fait de l’Asie le nouveau centre de l’économie mondiale et d’un club de pays –  la Chine, l’Inde, le Brésil, l’Afrique du Sud, l’Indonésie, la Malaisie, la Turquie, la Fédération de Russie, le Nigéria, le Mexique, le Vietnam et quelques autres –  de nouveaux lieux, s’ajoutant à ceux déjà existants, de la production de la science et de la technologie, des services et des biens, de la croissance et de la richesse. Ce basculement de la richesse a fait de la Chine la seconde puissance économique du monde en route pour la toute première place.

Comment expliquer ce basculement ?

Suite à l’effondrement de l’Union soviétique s’est produit le plus grand transfert de richesses et de technologies de l’histoire de l’humanité sous les formes suivantes :

Déplacement massif de l’investissement direct étranger vers l’Est du monde. En Chine, ces investissements ont totalisé plus de deux mille milliards de dollars entre 1990 et aujourd’hui.

Délocalisation des entreprises du Nord, y compris d’une part considérable de leurs installations et des équipes de recherche vers l’Est et le Sud de la planète.

– Déplacement de la croissance : dans les années 1990, 12 pays en développement ont atteint un taux de croissance équivalent à deux fois la moyenne des pays développés. Depuis les années 2000, ils sont 65 à avoir atteint ce taux de croissance.

Déplacement de la puissance financière, bancaire et industrielle illustré par les trois données suivantes : plus de cinq mille cinq cents milliards de dollars sont détenus par la Chine et les États du Golfe. En 2012, pour la première fois, quatre banques chinoises[3] appartenaient à la courte liste des dix premières banques du monde, classées selon leur capital, dont la Banque industrielle et commerciale de Chine (ICBC), qui y occupe le premier rang. Enfin, dans le « Global 500 – The World’s largest Corporation » pour l’année 2013, 213 des plus importantes sociétés multinationales appartiennent aux pays du BRIC (Brésil, Russie, Inde, Chine) contre 30 en 2000.

Déplacement des circuits du commerce international, qui sont en train de s’inverser du commerce Nord-Sud vers le commerce Sud-Sud.

L’Organisation de coopération et de développement économique (OCDE) a qualifié ces mouvements de « BASCULEMENT DE LA RICHESSE.» Au cœur de ce basculement, un fait considérable : les capacités qui ont permis à l’Occident de dominer la planète, depuis cinq siècles, ne sont plus sa propriété exclusive. Elles sont progressivement maîtrisées par l’ensemble de l’humanité. 

Ces mutations ont provoqué une augmentation continue de la demande en ressources naturelles par les nouvelles puissances. Elles ont transformé les relations entre l’Asie, l’Amérique latine et l’Afrique, devenues des économies complémentaires. Ainsi, le volume des échanges entre les pays de l’Amérique latine, des Caraïbes et la Chine est passé de 26 à 260 milliards de dollars entre 2003 et 2013 et les investissements chinois dans cette région du monde y ont excédé les 100 milliards de dollars. Pour la même période, le volume des échanges entre la Chine et l’Afrique est passé de 10 milliards de dollars en 2000 à plus de 200 milliards de dollars en 2013 et la part des marchés de la Chine sur le continent est passée de 8% à 24.5%, tandis que celle des États-Unis chutait de 8% à 6.2% et celle de la France, de 11.8% à 5.9%.

Dans ses Perspectives de l’économie mondiale (2015), le FMI prévoit, pour la période 2015-2020, un taux annuel de croissance qui ne dépassera pas en moyenne 1.8% pour les pays avancés (1.4% pour les pays de l’UE et 2.3% pour les États-Unis), mais qui atteindra 5,6% en moyenne pour les pays africains et 6,7% pour les pays de la région Asie-Pacifique.[4]

Le déploiement universel de l’ère numérique

Ce basculement de la richesse coïncide avec l’émergence de l’ère numérique et son déploiement universel. Entre 1990 et 2015, 3.6 milliards de personnes se sont connectées au réseau des réseaux (à Internet) dans toutes les régions du monde, sans exception.  Elles seront 5 milliards dans 10 ans. Il s’agit ici bien davantage que d’une simple expansion du monde tel qu’il existait. Il s’agit de l’émergence de l’humanité comme humanité numérique, tant l’activité humaine se déplace à « vitesse grand V » du monde réel au monde virtuel.

Le pape François, Lady Gaga, Barack Obama, Vladimir Poutine et le Dalaï-Lama « twittent », mais ils ne sont pas les seuls à maîtriser les nouveaux outils de la communication. Les producteurs de bananes de l’Amérique centrale, les éleveurs de bovins de l’Argentine, les pêcheurs de l’Acadie et de la Colombie-Britannique et les maraîchers québécois vérifient quotidiennement, sur leurs portables, les fluctuations des prix sur les marchés national et international.

On ne peut plus penser le monde hors de ce système nerveux technologique global.

Il y a désormais des banques de données et des réseaux derrière tous les systèmes et toutes les décisions, des interactions impliquant un grand nombre de personnes derrière les choix politiques, économiques, sociaux et culturels. Comme toutes les avancées scientifiques historiques, la révolution numérique a insufflé une énergie inédite à l’activité humaine. La spécificité de cette révolution est d’avoir insufflé simultanément cette énergie dans la quasi-totalité des régions du monde. Aucune puissance ou aucun groupe d’intérêt n’en dispose comme d’un bien propre comme ce fut le cas, par exemple, pour d’importantes composantes de la révolution industrielle au XIXe siècle. La révolution numérique est irrémédiablement universelle. Elle l’est par rapport aux nations, mais aussi, à l’intérieur de chacune d’elles, par rapport aux catégories socio-économiques qui les composent, sauf pour celles qui se situent à l’extrême du dénuement.

En universalisant l’information et la communication, la révolution numérique met à mal les frontières, force la recomposition des rapports entre le national et le mondial et bouleverse la gouvernance politique des sociétés et du monde. Elle révèle un désir immense et mystérieux de liaison hors de toutes les voies connues dans la longue durée de l’histoire. Comment expliquer autrement cette sortie du néant de la civilisation numérique à la fin du siècle précédent et son installation, en un temps plus que bref, dans le monde entier, dans toutes les sociétés et dans la vie d’une personne sur deux dans le monde ?

L’ère numérique est en croissance exponentielle :

croissance de l’humanité numérique de 3.07 milliards à la fin de 2015 (700 millions en Chine, 402 millions en Inde), 3.6 milliards en 2016 et près de sept milliards en 2050 ;

croissance des plateformes du numérique (des réseaux sociaux). Celle de You Tube est passée de zéro usager en 2000 à plus d’un milliard d’usagers aujourd’hui, qui regarde des millions d’heures de vidéo quotidiennement. En dix années, entre 2005 et 2015, Facebook a attiré un milliard cinq cents millions d’usagers et, dernière statistique, les téléphones intelligents mis en marché pour la première fois en 2007 seront au nombre de 6.1 milliards en 2020.

Croissance du transfert des activités humaines du monde historique vers le monde numérique. Des données susceptibles de numérisation, 3% seulement sont aujourd’hui effectivement numérisées. Des activités humaines susceptibles d’être transférées du monde réel au monde virtuel, 8% seulement sont effectivement transférées et on anticipe une accélération exponentielle de ce transfert. Jack Ma, le patron d’Alibaba, la grande plateforme chinoise de vente électronique[5], vise 2 milliards de clients.

Le déploiement de l’ère numérique marque un passage d’un état du monde à un autre et inaugure une civilisation de l’interaction humaine inconnue de toutes les générations qui nous ont précédés. Où qu’elles soient dans le monde, les institutions et les entreprises, les gouvernements et les organisations de la société civile ont adhéré massivement à cette ressource universelle et, comme nous l’avons rappelé, plus de trois milliards de personnes sont devenues internautes depuis 1990 ; depuis le web 2.0, elles sont autant émettrices que réceptrices.

De plus, les systèmes intelligents encadrent de plus en plus les formats de nos activités et nos relations avec une population de robots sont en croissance continue. En 2013, on comptait mille deux cents robots industriels par dix mille travailleurs au Japon, en Allemagne et aux États-Unis. Toutes les prévisions convergent : la présence des machines intelligentes va plus que doubler dans les deux prochaines décennies. On pourrait alors compter de trois mille à quatre mille robots pour dix mille travailleurs.[6]

Certes, les machines intelligentes n’ont pas encore pris le contrôle du monde, comme l’annoncent les utopistes depuis des siècles, mais elles font manifestement des avancées impressionnantes, illustrant leurs capacités managériales, leurs sensibilités stratégiques, leurs aptitudes à évaluer, à choisir et à décider Certaines sont polyvalentes, d’autres capables de réactions expressives en situation imprévue.

Ces derniers captent des données concernant nos façons de vivre et ils communiquent entre eux. Le nombre de ces systèmes, tous connectés à internet, pourrait atteindre les cinquante milliards en 2020.[7] Certains de ces systèmes ont déjà une dimension planétaire. Ainsi, le système de localisation mondial (GPS) mis en place en 2004 s’est imposé comme une ressource précieuse disponible dans le monde entier.

Dans le prochain quart de siècle, la cohabitation personnes-machines nous fera entrer dans un paradigme de partage sans précédent. La construction, en 2012, d’un premier cerveau artificiel par la société Google, « un pas de géant pour l’intelligence artificielle », constitue une préfiguration saisissante de ce qui viendra peut-être. Réseau neural conjuguant seize mille processeurs, ce cerveau informatique a une capacité élevée de reconnaissance, 74% d’exactitude pour les images des objets, 82% pour les visages humains.

L’enrichissement démographique et la mobilité des hommes

À ces changements majeurs qui se déploient dans le monde, dans nos sociétés et dans nos vies s’ajoute l’enrichissement démographique en cours.

D’ici 2040, deux milliards deux cents millions de personnes naîtront sur les continents africain et asiatique, bouleversant la répartition de la population mondiale telle qu’elle s’est déployée depuis cinq siècles et consacrant définitivement la prépondérance de ces continents dans les affaires du monde. Y vivront, au milieu du siècle, près de 80% de la population mondiale ; 20,5% vivront dans les Amériques et en Europe, Fédération de Russie comprise (7,7%).

La mobilité extrême

L’idée et la réalité de la mobilité s’imposent comme une catégorie essentielle de notre temps, tant le mouvement des Hommes est et sera considérable. Certes, la catégorie n’est pas nouvelle, les Hommes ayant toujours été des constructeurs de routes, qu’elles soient terrestres, maritimes ou célestes, mais elle prend une dimension inédite en notre siècle en raison notamment des capacités technologiques mises en œuvre et des circuits quasi illimités ouverts par l’ère numérique.

Les besoins démographiques de la zone atlantique, les désordres climatiques[8], les crises diverses et les évolutions de l’économie expliquent ce déplacement des populations. Les flux migratoires se croiseront selon des logiques diverses. Ainsi, les migrations internes au sein de l’Union européenne, plus de 12% en 2012, iront s’accentuant et l’arrivée sur le vieux continent d’un nombre sans cesse croissant d’immigrants tant les besoins démographiques deviendront cruciaux dans cet ancien centre du monde.

Les réalités seront plus fortes que les idéologies racistes qui, à partir de mouvements radicaux post-fascistes, ont gangréné le discours et les politiques publiques sur « le vieux continent.» Rompant avec une posture très ancienne, le Japon ne pourra pas faire l’économie de l’enrichissement externe de sa population. Par ailleurs, il semble que les routes qui vont de l’Amérique latine, plus précisément du Mexique, vers les États-Unis sont et seront moins fréquentées. De vastes mouvements de population en Asie, notamment en Chine, sont prévus en conséquence, entre autres, de la pénurie d’eau actuelle et à venir dans ce pays, qui compte 20% de la population mondiale et 5% de la réserve mondiale d’eau.

Il faut aussi prendre acte de tous ceux qui sont forcés d’entrer en mouvement, notamment en Afghanistan, en Iraq, en Libye, en Syrie, en Somalie et au Soudan, et qui totalisaient, en 2015, soixante-quinze millions de personnes déplacées en conséquence de conflits, de guerres ethniques ou de persécutions raciales ou religieuses. Dans cette catégorie se trouvent aussi les travailleurs migrants, ces nouveaux non-citoyens, dont le nombre est estimé présentement à cent millions et pourrait doubler d’ici le milieu du siècle; la moitié serait d’ailleurs des femmes.[9]

Enfin, il y a cette masse de cinq milliards de personnes, comprenant plus d’un milliard de touristes, qui empruntent aujourd’hui les routes du monde, comparativement à vingt-cinq millions en 1950, à cinq cent cinquante millions en 2000 et qui pourraient totaliser sept milliards en 2030. Hier encore tenue hors de ces possibilités, la population chinoise est devenue la première en nombre, soit plus de cent millions de personnes en 2015, à emprunter les routes touristiques à la découverte du monde.[10]

Enfin, deux milliards huit cents millions de personnes ont été des passagers sur des vols commerciaux en 2011 et, selon les prévisions, ce chiffre passerait à trois milliards six cents millions en 2016; la moitié de cette croissance se fera en Asie grâce, notamment, à l’augmentation de la demande intérieure, plus 11% et plus 16% respectivement pour la Chine et l’Inde. [11]

De très grands travaux en cours visent à apporter des réponses aux défis que posent les mobilités actuelles et à venir des hommes. De 2002 à 2012, la Chine a construit près trois millions kilomètres d’autoroutes dans l’axe nord-sud et l’axe est-ouest, équivalents au deux tiers du réseau des États-Unis, et deux millions cent mille kilomètres de routes nouvelles au coût de deux cent sept milliards de dollars. Au cours de la même période, elle s’est dotée du système ferroviaire le plus développé du monde et il est prévu que son réseau pour train rapide, qui couvrait en 2015 (18,600) neuf mille trois cents kilomètres, doublera d’ici 2025. Plus spectaculaire encore, la construction en cours de trois immenses voies d’eau, au coût de soixante milliards de dollars, pour divertir des trillions de gallons du précieux liquide depuis le grand fleuve Yangtze, au sud du pays vers le nord. La route d’eau de l’est sera complétée en 2014, celle du centre en 2015 et celle de l’ouest en 2030.

Au plan mondial, de grandes routes terrestres sont en construction, tel le « Western Europe-Western China Road », long de huit mille cinq cents kilomètres et dont la réalisation implique la coopération de dix pays. Complétée, elle permettra de joindre Beijing à Berlin en dix jours en traversant une partie de l’Extrême Orient, tout le Moyen et le Proche Orient, et une partie de l’Europe ; celle aussi qui, demain, traversant le continent africain, reliera Le Caire à Johannesburg, alors qu’un long tunnel entre Djibouti et les Émirats arabes effacera la distance entre ces deux entités se partageant la mer rouge. On évoque depuis 30-40 ans la construction d’un tunnel entre le Maroc et Gibraltar, donc, entre l’Afrique et l’Europe. En Asie, un pont d’une longueur de cinquante kilomètres est projeté entre la province chinoise de Guangdong et Hong Kong, réduisant de quatre heures à moins d’une heure le temps requis pour passer d’un territoire à l’autre. Enfin, un tunnel long de deux cents kilomètres reliant la Chine continentale et Taipei ferme notre sélection des grands travaux projetés.

Les facilités de circulation, ce sont aussi les nouvelles et spectaculaires routes ferroviaires, comme celle qui est en construction et reliera Beijing à Moscou.

De grands travaux enrichissent aussi les circuits maritimes : du doublement des capacités du canal de Panama et du canal de Suez au tracé des nouvelles routes de l’Arctique, qui ont été empruntées pour la première fois en septembre 2008 et réduiront de plusieurs milliers de kilomètres le passage de l’Atlantique au Pacifique. Enfin, puisqu’il faut choisir, on retient le chapelet de ports en eau profonde qui sont actuellement construits ou projetés sous toutes les latitudes, de Shanghai à Kribi au sud du Cameroun, de Nanisivik dans l’Arctique canadien à Apra sur la route maritime, qui va d’Hawaï aux Philippines.

Ceux qui, en Occident, croient qu’une gestion plus restrictive des frontières les protègera du mouvement des populations et du développement des identités multiples se trompent. Ils iront s’amplifiant.

Rien de tout ce qui vient d’être évoqué ne serait possible sans la multiplication des satellites en fonctionnement qui encerclent la terre : 175 en 1990, 3000 aujourd’hui.

Le millénaire des villes

Enfin, en 2040, plus des deux tiers de la population mondiale vivront dans les villes, dont la population aura doublé par rapport à aujourd’hui.

Le cas du continent africain mérite une mention particulière, étant la région du monde où la croissance démographique et la croissance urbaine seront les plus rapides. Si trois cent quatre-vingt-quinze millions de ses habitants étaient urbains en 2010, ils seront un milliard cent millions en 2050. En 2020, les villes de Lagos, de Kinshasa et du Caire compteront chacune douze millions d’habitants. En clair, la capitale de la République du Congo accueillera quatre millions de personnes entre 2010 et 2020 ; Lagos, trois millions cinq cent mille; Luanda, 2,3 millions;  Dar es Salam, Nairobi, Ouagadougou, Le Caire, Abidjan, Kano et Addis-Abeba, plus d’un million chacune. Certaines de ces projections sont spectaculaires : la capitale du Burkina Faso, par exemple, verra sa population croître de 81%, passant de près de deux millions à trois millions quatre cent mille.

Chacun peut imaginer l’ampleur des besoins qu’une telle croissance des villes en Afrique suscitera, tant l’urbanisation progresse plus vite que l’amélioration des conditions de vie et, notamment, d’habitation. En 2012, plus de huit cent cinquante millions de personnes vivaient dans des taudis dans les pays en développement[12]. Dominant cet ensemble de besoins considérables, ceux qui concernent la gouvernance apparaissent déterminants : la gouvernance politique, financière, sociale et culturelle. Quelle politique pour réussir une telle croissance ? Quelle conjugaison de la puissance publique et de l’initiative privée ? Quelle vision pour conjuguer tous ces enjeux et réussir le millénaire des villes ?

Les défis environnementaux

Pour des motifs que vous connaissez, les préoccupations climatiques sont aujourd’hui partagées largement dans le monde. En novembre dernier, la conférence de Paris a tiré des conclusions acceptées par tous les pays du monde. Il s’agit de la sauvegarde des écosystèmes qui, par centaine de millions, forment un macro-système qui permet et soutient la vie sous toutes ses formes – humaines, animales et végétales – de s’épanouir normalement. Il s’agit aussi de la restauration des écosystèmes que nous avons blessés, violés et anéantis en très grand nombre.

Soudain nous découvrons que les forêts amazoniennes et celles de l’Afrique centrale nous sont indispensables; que la déforestation en Haïti, au Liban ou au Pérou affecte la qualité de l’air universellement. Que l’érosion des côtes du Mexique et des berges du Saint-Laurent gruge notre terre à tous, que les tonnes de déchets laissés dans l’espace et les montagnes de détritus accumulés dans la mer ravagent les écosystèmes naturels et exterminent les espèces vivantes. Soudain, nous découvrons qu’une partie de nos santés, celle de notre corps, celle de notre esprit, celle de notre communauté et de notre humanité est en balance et qu’il faut reprendre contact avec, la nature, la connaître et la respecter, tant sa vitalité est indissociable de la nôtre.

De vastes perspectives de mouvements, d’interventions et d’actions s’ouvrent pour conserver la part de la nature qui est encore saine et restaurer l’autre part qui est, en partie, ruinée. Et nous savons, de science absolue, que le mouvement doit être universel, tant les écosystèmes naturels du monde sont absolument indissociables. Bref, nous tirons l’enseignement premier de l’héritage : il est impossible de penser la vie sans la penser dans sa totalité et, notamment, sans respect pour la nature.

Le mouvement est partout pour que soit abandonné rapidement l’énergie fossile qui, depuis ¾ de siècle, a tout envahi et dominé : la finance mondiale, les technologies avancées, les technocrates des organisations internationales et les gouvernements nationaux. Le mouvement est partout pour que soient intégrées les énergies nouvelles et renouvelables : l’eau, le vent et le soleil.

Des dizaines de milliers, voire des centaines de milliers d’hommes et de femmes, dans les gouvernements nationaux, régionaux et locaux, les administrations et les institutions publiques, les entreprises privées ainsi que les organisations de la société civile sont au travail pour changer universellement la façon dont, depuis près d’un siècle, l’humanité tout entière produit et consomme l’énergie dont elle a besoin pour vivre.

Telles sont les forces de changement à l’œuvre dans notre temps. Il nous reste à en mesurer les effets sur les cultures de la famille humaine.

                                    III.-LE NOUVEL ESPACE CULTUREL MONDIAL

Le basculement de la richesse et le déploiement universel de l’ère numérique bouleversent l’ordre économique et politique du monde. Ils ont aussi transformé l’espace culturel dans son ensemble pour y a accueillir enfin toutes les cultures du monde.

Le basculement de la richesse a trois effets majeurs dans le domaine de la culture :

– Il rend disponibles des ressources financières nouvelles et conséquentes pour le soutien à la politique de la culture et pour l’investissement (privé et public) dans la production de services et de biens culturels;

– Il fait apparaître, là où ce n’était pas le cas, la dimension économique de la culture comme pourvoyeuse d’emplois, productrice de biens pour l’exportation et, finalement, levier de la croissance;

– Il accroit considérablement, en fait par centaines de millions, les clientèles solvables pour la consommation de services et de biens culturels.

Le déploiement de l’ère numérique a quatre effets majeurs sur le domaine de la culture.

– Il rend disponible universellement une technologie de dématérialisation des services et des biens culturels par la numérisation, qui permet, pour les premiers, leur extension à l’échelle du monde et, pour les seconds, leur conservation et leur circulation selon des paramètres inédits;

– Il fournit à la totalité des biens culturels numérisés (patrimoines anciens, actuels et en gestation) une plateforme qui a virtuellement la capacité de les contenir tous et de les rendre disponibles partout sur la planète;

– Il ouvre sur des possibilités de création selon des modes interactifs accessibles universellement et en temps réel, qui font d’innombrables utilisateurs et de créateurs virtuels.[13] Quelques visites sur la planète YouTube et la fréquentation des réseaux sociaux dédiés à la culture donnent une idée du potentiel ouvert par l’ère numérique;

– Enfin, le déploiement de l’ère numérique appelle des ajustements majeurs des politiques culturelles, y compris  de la constellation de normes, de règles et de conventions qui en dépendent.

En cause, les frontières qu’ont toujours traversées allègrement les puissants et leurs clans, mais qu’ils s’empressaient de refermer pour tous les autres. Elles sont désormais virtuellement dissoutes pour tous. En cause, aussi, les crédos des cultures claniques, ethniques ou étroitement nationales, débordés désormais par une circulation qui, sans les détruire, rend accessible les messages et les produits culturels d’où ils viennent dans le monde. En cause, enfin, le contrôle des messages et des produits culturels par des groupes restreints, messages et produits qui sont désormais accessibles à tous sans ces filtres, sauf dans les cas de censure par les États.

Sur la grande place du monde virtuel se reconfigure en permanence la donnée culturelle et est confirmée l’intuition de Jawaharlal Nehru, exprimée dans un autre contexte voulant que  « la marche du monde fait que les cultures nationales sont désormais interconnectées avec la  culture internationale de la race humaine.»

Jamais, dans l’histoire de l’humanité, un tel partage de symboles et de codes n’a été le fait d’un si grand nombre dont la croissance est continue, l’origine et la localisation, universelles. Ce partage de symboles et de codes ouvre sur des capacités quasi infinies de connexions entre tous les humains. Il y a là comme un instrument universel, une voie capable, apparemment, d’accommoder toutes les diversités, de les accommoder et de les faire vivre dans un parallélisme convergent. Du coup, les modèles historiques de la possession des uns et de la dépossession des autres volent en éclat. Irréversible, cette mutation est titanesque et ses effets culturels, à long terme, nous sont encore inconnus. Ouvrons la grande fenêtre et regardons ce qui se passe dans l’espace culturel mondial. Nous pourrons peut-être vérifier si nous avons raison ou pas de qualifier cet espace de « nouveau ».

La télévision mondiale

Jusqu’en 1990, le ciel parlait anglais et les chaînes américaines et britanniques, CNN et BBC, étaient dans une situation de monopole mondial depuis plusieurs années. Cette situation a volé en éclat depuis, en conséquence de la création de chaînes internationales d’information en provenance de la Russie, du Qatar, de la Chine, du Brésil, de l’Inde, de la France et d’une multitude d’autres pays. Par la suite, Internet est venu et, avec lui, le troisième âge de la télévision mondiale. Après le temps du monopole anglo-saxon, celui des télévisions internationales des puissances ou de pays désireux de le devenir, voici le temps de l’espace télévisuel global, celui de la toile. Cette dernière est assez vaste pour accueillir toutes les télévisions de la planète opérant dans le monde réel et aussi leur double numérique; assez vaste aussi pour abriter les télévisions créées spécifiquement  pour elle.

Ainsi, en un petit quart de siècle, l’offre télévisuelle mondiale est passée de la rareté à la profusion, d’une provenance quasi unique et de l’unilinguisme à la pluralité des sources et des langues. Bref, le petit écran est devenu l’écran du monde après avoir été l’écran d’un monde. À la voix des États-Unis (CNN) et de la Grande-Bretagne (BBC world News) se sont ajoutées les voix multiples de la famille humaine.

En quelques années seulement, cette diversité s’est imposée durablement. En 2005, la chaîne Russia Today est inaugurée et son succès est immédiat; Africa 24, France 24 et Tele Sur émergent, la première, de la volonté des Africains de maîtriser enfin l’information concernant leur continent et qui leur a échappé tout au long de la période moderne et contemporaine; la deuxième, du désir de la France de réussir enfin sa vitrine télévisuelle internationale après de multiples échecs; la troisième, pour contrecarrer l’influence des États-Unis d’Amérique en Amérique latine, selon le souhait du président vénézuélien Hugo Chavez. En 2006, la mise en ondes internationale de la chaîne Al-Jazeera constitue un évènement considérable. Le ciel parlait arabe depuis la création, en 1991, de la chaîne MBC, diffusant depuis Londres en direction des pays arabes. Désormais, avec Al-Jazeera, des choix éditoriaux et d’information proposée en arabe viendront faire concurrence à CNN dans l’espace mondial. Le ciel parle aussi chinois  depuis que la chaîne CCTV, créée en 1958, s’est étendue progressivement à la planète entière; en Asie d’abord, puis en Europe à compter de 2007; au Moyen-Orient et en Afrique du Nord depuis 2010; en Amérique et, finalement, en Afrique subsaharienne à compter de 2011. Puisqu’il faut désormais choisir, rappelons que la chaîne « NHK WORLD TV » est inaugurée en 2009, permettant ainsi à la vieille dame japonaise, née en 1925, de s’adresser au monde. Elle le fera progressivement en 17 langues, dont le swahili.

Dite clairement ou dissimulée sous des formules alambiquées, l’intention est la même pour tous les États qui se sont mis en situation de fournisseur de services télévisuels transnationaux et leur nombre n’a pas cessé de croître.[14] Faire entendre sa voix, diffuser son interprétation des évènements du monde et inscrire ses préoccupations à l’agenda global;  rejoindre sa diaspora, conserver son intérêt et, dans certains cas, contribuer à sa mobilisation; partager ses richesses patrimoniales, montrer ses capacités intellectuelles et culturelles, ses avancées scientifiques et  technologiques. Ce faisant, elles illustrent le rééquilibrage des capacités à l’échelle globale et contribuent à conforter le pluralisme du monde sous toutes ses formes : idéologique, politique, culturel et linguistique.

Le client n’est plus seulement le voisin proche, il est aussi le voisin digital où qu’il soit dans le monde : nationaux expatriés, membres des diasporas, chercheurs, étudiants et autres groupes intéressés. De grands réseaux sociaux sont construits dans cet esprit : Sina Weibo, dont les contenus sont offerts aux citoyens de la République populaire de Chine, mais aussi « à la communauté chinoise globale »; Sinico.com, conçut pour les diasporas hispanophones et lusophones, pour ne citer que ces deux exemples.

Voilà ce qui a changé, concernant l’offre télévisuelle mondiale. Cette offre émerge de toutes les régions du monde et est désormais accessible dans toutes les régions du monde.

Les rendez-vous culturels mondiaux

Ce mouvement de mondialisation rejoint d’autres secteurs du domaine de la culture, dont, notamment, les institutions et les lieux accueillant les rendez-vous culturels à dimension mondiale et le marché international de l’art. Hier encore largement concentrées dans la zone occidentale de la planète, ces manifestations culturelles se déploient dorénavant dans l’ensemble de l’espace culturel mondial.

Aux établissements et institutions existant au début du siècle et formant alors le circuit mondial reconnu du domaine de la muséologie se sont ajoutés: le « Dragon Art Museum », le « Minsheng Bank Museum »  et « l’Himalaya’s Art Museum » et le « Yuz Museum »à Shanghai; le Centre Yuz à Djakarta;  le Hinhotim au Brésil; le Garage et le quartier de Winzavod à Moscou ; le « Pinchuk Art Center » de Kiev et le Forum mondial pour l’économie créative de Rio,  pour ne citer que ces exemples.

Il en va de même pour la liste des manifestations culturelles suivantes, dont aucune n’existait il y a un quart de siècle : la biennale de Sharah, « qui défie en qualité et en ambition la sérénissime Biennale de Venise »;[15] le « India Art Fair », qui se concentre sur les artistes indiens et de la diaspora; la foire de Dubaï, qui se hisse au tout premier rang du marché mondial de l’art; le «  Art Stage Singapore Art Paris » et le « Art Basel Hong Kong », qui accueillent 50% des galeries asiatiques et qui confirment la montée spectaculaire de l’Asie dans le marché international de l’art.

Désormais, neuf des quinze plus importantes biennales d’art sont tenues à l’Est ou au Sud du monde : les biennales de Sharjah dans les Émirats arabes unis, de Gwangju en Corée du Sud, de Sao Paulo au Brésil, d’Istanbul en Turquie, de Moscou en Russie, de Singapour, de Yokohama au Japon, de Kochi en Inde et de Shanghai en Chine. Un même mouvement s’observe pour les maisons internationales d’encan. Elles émigrent de l’Ouest vers l’Est. En 2013, la maison Christie qui, avec la maison Sotheby disposait d’une succursale à Hong Kong, a obtenu une licence et est devenue la première maison internationale d’encan à pouvoir opérer indépendamment en Chine à côté des puissants concurrents nationaux : « Poly International », « Gehua Cultural development Group » et « Guardian. »

La liste des rendez-vous internationaux pour le cinéma, notamment en Asie, s’est elle aussi considérablement enrichie, ces quinze dernières années. Si l’information occidentale privilégie toujours Cannes, Berlin et Toronto, les spécialistes du domaine, producteurs, diffuseurs et acteurs inscrivent également à leur agenda le « Taipe Film Festival », le «  Hong Kong International Film Festival », le « Shanghai International », le «Pusan International Film Festival », l’« International Film Festival of India », « The Asian Festival of First Films » de Singapore, le « Jakarta International Film Festival », le « Manilla Film Festival », le « Mumbai International Film Festival of documentaries  », le « Phangan Film Festival » de Thaïlande, le « Hong Kong Independent Short Film and Video Award » et le « Guadalajara International Film Festival. » Le Festival international du Film de Marrakech et celui d’Abu Dhabi enrichissent aussi les grands rendez-vous du domaine. Ils ont pour ambition de mettre en lien, dans le premier cas,  les cinémas occidentaux et arabophones, dans le second, les cinémas d’Europe et d’Asie.

Outre le déplacement des cinéastes, des réalisateurs, des acteurs, des journalistes et d’autres amoureux du septième art, l’importance de ces nouveaux rendez-vous du cinéma mondial se manifeste de diverses manières. Ainsi, en 2011, à l’occasion du Festival international du film de Berlin, ses responsables ont signé des accords de coopération avec leurs vis-à-vis de Pusan et de Mumbai, politiques qui se développent par ailleurs entre les manifestations asiatiques qui se constituent en réseau, enrichissant de cette façon leur programmation, développant leur marché et confortant « leur star-système. »

Le marché de l’art

Cette nouvelle cartographie de la culture laisse aussi voir le déplacement du marché de l’art, notamment vers l’Est du monde. Spécialiste respectée du marché mondial de l’art, la société Art Price a fait récemment le constat suivant : « l’année 2011 aura été la plus prolifique observée sur le marché de l’art avec une hausse de ses volumes de vente de 15%. Le mérite en revient principalement à la spectaculaire émergence de l’Asie, menée par la Chine, amorcée en 2007 et couronnée en 2010, année où la Chine devient alors la première place du marché mondial avec une part de ce marché avoisinant les 39%. Les États-Unis arrivent en deuxième position avec 25% du produit des ventes mondiales. »[16] Cette cartographie témoigne aussi de la part grandissante prise par les créateurs asiatiques, notamment chinois, dans le marché de l’art international. En effet, certains d’entre eux occupent le tout premier rang de ce marché : Yue Minjun et ses autoportraits dérisoires; Cai Guo-Qiang, qui a produit l’extraordinaire feu d’artifice à l’ouverture des Jeux olympiques de Beijing; Ai Weiwei, qui fusionne architecture et performance humaine; Zhang Xiaogang, dont les tableaux montrant des familles surréalistes sont appréciés dans le monde entier; Fang Lijun, le maître du réalisme cynique qui, sur ses toiles, gonfle les humains jusqu’à leur quasi-éclatement, mais, aussi, Gu Wenda, Zeng Fanzhi, Zhang Dali, Zhang Huan, Zhang Daqian, Qi Baishi. Ce déplacement est déjà significatif. Cependant, sa croissance s’accentuant en suivi des mutations du marché mondial, la part asiatique du PIB mondial doublera entre 2012 et 2050, de 25% à 50%.

Ces exemples illustrent la transition à l’œuvre dans notre temps. Ils laissent entrevoir l’émergence sur la scène mondiale de nouveaux pôles nationaux de création et de diffusion de services et de biens culturels : la Chine, l’Inde, la Turquie, le Brésil, le Mexique, le Maroc, la Colombie, l’Afrique du Sud, le Nigéria, Singapour, le Kenya, l’Indonésie, le Sénégal, la Côte d’Ivoire, etc. Ces listes s’allongeront en conséquence, notamment, de l’évolution du marché mondial solvable de la culture et du divertissement qui, depuis un demi-siècle, s’est concentré largement dans les pays de la zone atlantique, mais qui, au milieu du siècle, sera majoritairement rassemblé sur les continents africain et asiatique.

La totalité des cultures du monde

Expression de la diversité de la famille du vivant et de la diversité de la production humaine, la diversité culturelle est la grande gagnante des mutations en cours, une diversité qui se montre en pleine lumière, réelle, constitutive, dominante! La diversité comme affirmation de la pluralité de la famille humaine, de la capacité de toutes ses composantes à dire le monde, le visible et l’invisible, l’économique et le social, qui ne doivent pas être dissociées.

En un temps bref, un quart de siècle à peine, la domination de quelques cultures qui régnaient sur le monde a cédé la place à une extraordinaire révélation de la totalité des cultures du monde. Rayonnante comme l’indienne ou inconnue comme la berbère, créative comme l’arabe ou réservée comme la peule, lointaine comme la chinoise ou nomade comme celle des Gitans et des Roms, affaiblie par la négation comme la culture autochtone ou en attente de sa résurrection comme la russe ou la bantoue, voici pour la première fois dans l’histoire de l’humanité la parade des cultures, de la quasi-totalité des cultures. Les unes après les autres, elles sortent de la pénombre dans laquelle les dominations, les exclusions, les guerres, la colonisation, les préjugés, la distance, l’idéologie et la fragilité les avaient reléguées depuis longtemps.

Nous sommes les témoins et les bénéficiaires de ce miracle de l’histoire.

Le nouveau partage de la richesse donne à de multiples pays et communautés les ressources publiques et privées pour venir en appui à la création de services et de biens culturels. Au même moment, le déploiement universel de l’ère numérique met à la disposition de ces mêmes communautés et à des légions de créateurs partout dans le monde les leviers technologiques  pour faire voir, partager, mettre en valeur leurs productions culturelles.

Jamais la diversité des patrimoines culturels anciens et actuels n’a été éclairée d’une lumière aussi vive, une lumière qui, comme les phares sur le bord de la mer, font sortir de l’obscurité les rives et les flots, les rythmes et la musique, les bateaux réels et imaginaires, l’horizon fluctuant qui bascule et, finalement, renvoie la lumière contribuant ainsi à la sortie de la nuit opaque.

Mes amis, vous les participants de ce 5e Forum des jeunes ambassadeurs de la francophonie des Amériques, vous êtes la première génération qui vivra toute sa vie dans ce monde où la diversité du vivant, la diversité de la création des symboles et des systèmes, des sciences et des technologies, la diversité des cultures constituent enfin l’horizon possible et commun de l’humanité.

Méfiez-vous de ceux qui doutent de votre capacité à ajouter de la lumière au flambeau du monde, de ceux qui brandissent les fanions fanés de la guerre des civilisations, de la guerre des religions, du refus des identités multiples. Combattez-les et ne les laissez pas conquérir les cœurs et les esprits, ne les laissez pas entraîner le monde sur les anciens champs de bataille. Participez à la construction d’un monde où l’appartenance à la nation et à l’humanité seront complémentaires,   le développement économique et social étroitement associé et où la diversité culturelle sera protégée, appréciée et constamment enrichie.

Vous êtes les fiduciaires de l’héritage que nous avons évoqué et les responsables en puissance des forces de changement à l’œuvre dans le monde. Soyez les gardiens attentifs de la diversité de la famille humaine qui est l’âme du monde, la condition de la sécurité, de la liberté et de l’égalité de chacun et chacune et de tous et toutes. Œuvrez pour que soient intimement associés diversité et droits de l’Homme et que soit respectée la commune dignité de tous les  vivants.

 

[1] Composantes (régions, provinces ou états) 13 pour le Canada, 22 pour la Chine – Guangdong : 110 millions, 26 pour l’Allemagne, 27 pour le Brésil, 32 pour le Mexique, 36 pour le Nigéria  et aussi 36 pour l’Inde –Uttar Pradesh : 200 millions, 50 pour les États-Unis, 85 pour la Fédération de Russie.

[2]  935, 000 en Chine, 640, 000 en Inde, 250, 000 dans l’Union européenne.

[3] La Banque industrielle et commerciale de Chine, la Banque de construction de la Chine, la Banque de Chine et la Banque agricole de Chine.

[4] 7% pour la Chine, 7.5% pour l’Inde, 6.5% pour le Vietnam, 7.1% pour la Tanzanie, 6.6% pour le Kenya, 10.5% pour l’Éthiopie, 7.5% pour la Côte d’Ivoire, 8.7% pour la République démocratique du Congo.

[5] Vente de 248 milliards de dollars, 120 milliards de dollars pour Amazon et 80 milliards de dollars pour eBay.

[6] Eric Brynjolfsson and Andrew McAfee (MIT) Race against the machines: How Digital Revolution is accelerating innovation…», Boston, MIT, 2011.

[7] Jessi Hempel, «The hot tech Gig of 2022: data scientist», CNNMoney, January 16, 2012.

[8] Auguste Enchiglia, Un monde de réfugiés, Le monde diplomatique, juin 2012, p.1.

[9] Augusta Enchiglia, Un monde de réfugiés, Le Monde diplomatique, juin 22012, p.1.

[10] Alain Mesplier et Pierre Bloc-Durafour, Le tourisme dans le monde, Paris, Boréal, 2011.

[11] International Air Transportation Association, Annual report 2012, Beijing, IATA, June 2012.

[12] (Rapport des Nations Unies, P.50 : besoins en approvisionnement d’énergie, de denrées alimentaires, d’eau; besoins en infrastructures de transport et de communication; besoins sociaux en logements, en services éducatifs, en services de santé et en services sociaux; besoins sanitaires; besoins en emplois; besoins environnementaux et besoins sur le plan de la sécurité.

[13] Thierry Hillériteau, Le classicisme a la fibre digitale, Le Figaro, 10 octobre 2013.

[14] Les Philippines, les Émirats arabes, la Corée du Sud, l’Allemagne, la France, le Brésil, le Mexique, l’Italie, le Portugal, la Russie, la Thaïlande, l’Argentine, l’Inde, le Vietnam. S’y ajoute une offre qui, sans être universelle, couvre de grandes parties du monde : l’Australie, le Nigéria, la Grèce, le Pakistan, Singapore, Israël, le Myanmar, le Chili,  le Cambodge, la Roumanie.

[15] Valérie Duponchelle et Béatrice De Rochefort, «Les nouveaux nababs de l’art» Le Monde, 9 avril 2013.

[16]« Le marché de l’art au plus haut », Le monde,  01 mai 2012.

http//www.lemonde.fr/cultur/article/2012/01/05/le-marché-de-l’art-au-plus-haut 16262

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