Partenariat international
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23 September 2016
La Coop fédérée et les changements du monde

Monsieur le Président,

Mesdames et messieurs,

Chers amis.

Vous me demandez d’examiner avec vous l’évolution de l’industrie agricole dans le monde, au Canada et au Québec en parallèle avec l’histoire de la Coop fédérée. Notre examen portera donc sur un siècle décalé qui s’étend de 1920 à aujourd’hui et corespond au temps écoulé depuis la création de votre organisation, dont vous célébrerez le centenaire dans cinq ans. Mise à part, nos grands établissements religieux, peu de nos institutions ont cet âge vénérable.

                                                1920 -2020 Un siècle tragique et fabuleux.

Le siècle que nous allons étudier est tragique et fabuleux; tragique, parce que marqué par une violence extrême; fabuleux, en raison des avancées extraordinaires produites et des défis relevés.

Durant ces cent années, l’humanité est passée de 1,1 milliard à 7,5 milliards de personnes;  l’espérance de vie, de cinquante à soixante quinze ans, allant vers quatre-vingt- cinq ans; le nombre de pays de quarante-cinq  à cent quatre-vingt-quatorze et les organisations internationales et régionales de zéro à quelques centaines; la population urbaine de 25% en 1920 à 51% en 2007 mettant fin à la prépondérance millénaire de la civilisation rurale dans le monde et, chez nous, ou elle a dominé durant près de quatre siècles. Durant cette période, l’humanité a intégré les effets de deux révolutions globales qui ont fait voler en éclats ses façons de faire immémoriales : la révolution industrielle qui a ajouté les capacités physiques des machines à celles de l’homme; la révolution numérique qui a ajouté les capacités cognitives des machines à celles de l’homme.

La première, l’industrialisation, a mis un siècle et demi pour conquérir le monde, harnacher l’énergie de la terre, de la mer et de l’espace, réinventer les modes de production de biens et révolutionner les modes de communication et de transport, faire de la voix humaine et de l’image les matériaux permanents de la vie portés par des nouveautés  comme  la radio, le cinéma et la télévision.

La seconde, la numérique a mis vingt-cinq années à peine pour transformer l’espace mondial dans toutes ses dimensions, vingt-cinq années pour s’imposer à la famille humaine qui lui a réservé un accueuil exceptionnel. Aujourd’hui, plus de trois milliards de personnes, cinq milliards en 2040, adhèrent à Internet, ce réseau global des réseaux qui n’existait pas, il y a trente ans. Par ailleurs, sept milliards de telephones portables, dont 50% dits intelligents sont aujourd’hui utilisés. Tel est le nouveau système nerveux de l’humanité. Telle est l’énergie nouvelle qui emporte le monde.

Le Québec, y compris le Québec agricole et les quatre ou cinq générations de cultivateurs qui ont créé et développé leurs coopératives locales et joint la Coop Fédérée, appartiennent à ce monde et à ce siècle en mutation permanente. Dans leur Beauce, leur Gaspésie, leur Abitibi, leur Cantons de l’Est, leur Outaouais ou leur Saguenay- Lac Saint-Jean natal, ils ont dû connaÎtre, apprécier et, finalement, adopter ces nouveautés technologiques. Ils ont dû, aussi, s’ajuster aux effets considérables des évènements géopolitiques du temps : deux Guerres mondiales qui ont fait des centaines de millions de victimes dont cent cinquante millions de morts; une  crise économique qui a gelé l’activité du monde de 1929 à 1939 et produit, en Europe, les pires systèmes politiques de l’histoire; la fin des empires coloniaux, une guerre froide qui a divisé la communauté internationale en deux camps et forcé l’humanité à longer des précipices nucléaires et autres en permanence. Ils ont dû éalement s’ajuster au règne de la super puissance américaine et, selon tous les devins, devront demain reconnaitre celle de la Chine.

Ce flux ininterrompu d’inventions, d’avancées, de reculs, de crises et de progrès a affecté tous les acteurs du domaine agricole au XXe siècle qui ont dû relever deux défis majeurs :

-Satisfaire des besoins alimentaires sans cesse croissants, localement et globalement, pour sept milliards-cinq-cent-millions de personnes; augmentation de la demande qui, entre 1920 et aujourd’hui, a été de l’ordre de 800 à 1000%.

-Développer les leviers financiers, technologiques et sanitaires afin d’inclure une quantité croissante de produits alimentaires dans le commerce international.

Pour l’essentiel, le défi de la satisfaction des besoins alimentaires a été relevé avec succès, la situation alimentaire de l’humanité étant aujourd’hui meilleure qu’en toute autre période moderne ou contemporaine.

Éliminer la faim dans le monde en 2030 constitue l’un des objectifs du développement durable des Nations Unies pour l’après 2015. Est-ce possible? Les avis sont partagés, notamment en raison des changements climatiques.

Qu’il suffise de rappeler pour l’instant que les révolutions agricoles successives ont sans cesse enrichi les rendements. Entre 1800 et 1950 (150 ans), les rendements pour les céréales ( rapport quintaux à l’hectare) ont été multipliés par 1,6 soit 0,3% par an; entre 1950 et 1985 (35 ans) par 2,9, soit 3,1% par année.[1] Enfin, depuis 1960, la production de blé et de riz a été multipliée par trois, celle du mais par cinq. Pour satisfaire les besoins alimentaires de l’humanité en 2050, l’Organisation des Nations Unies pour l’alimentation et l’agriculture (FAO) affirme que la production agricole devra croitre de 60% dans les trente-cinq prochaines années.

Ce n’est pas la décroissance mais bien la croissance de la production agricole qui a prévalu ces dernières décennies. Le cas de l’Inde est emblématique; la production agricole y a été multipliée par quatre depuis 1975 et elle a été supérieure à la croissance démographique.

Le second défi pour les producteurs agricoles a été de joindre le système commercial mondial et de développer les services pour la gestion et les opérations qu’implique ce type de développement majeur; des transactions financières aux assurances et garanties; de l’entreposage au transport terrestre, maritime et aérien des produits agricoles et agroalimentaires.

Relativement modeste en 1920, le commerce mondial des produits agricoles et des produits alimentaires a connu une montée fulgurante depuis. En 2014, la valeur des exportations mondiales des produits agricoles et des produits alimentaires s’élevait respectivement à 1765 milliards$[2] pour les premiers et à 1486 milliards$, pour les seconds, pour un total de 3251 milliards$, soit 17%  de la valeur totale du commerce mondial des marchandises. Le commerce mondial des produits agricoles et alimentaires équivalait alors à celui des produits miniers et était largement supérieur au commerce des produits des transports comprenant les produits de l’aviation civile.

L’Europe occupe le tout premier rang des régions exportatrices avec 40,8% des parts suivie de l’Asie, 22,4%, de l’Amérique du Nord, 15,7%, de l’Amérique centrale et du Sud, 12%, l’Afrique, 3,8%, la Communautés des États indépendants, 3,3% et le Proche Orient, 1,7%.[1]

Bref, pour emprunter une formulation à l’Organisation mondiale du commerce (OMC), l’agriculture a été aspirée par les trois mouvements dominant le dernier siècle : la multiplication par six  de la population mondiale, la multiplication par soixante  de la production mondiale et la multiplication par cent quarante  du commerce mondial.

Bien commun de l’humanité, l’agriculture est un grand secteur de l’économie, Au plan mondial, elle compte pour 8% du PIB, 17% du commerce des marchandises et 40% des emplois rassemblant une force de travail totalisant aujourd’hui 1,3 milliard de personnes. Au Canada, elle compte pour 6,7% du PIB pour une valeur de 107 milliards$, (10% des exportations), son secteur de la transformation pour 16% de l’activité manufacturière du pays et 2,2 millions d’emplois. Au Québec, elle compte pour 9,4% du PIB, une valeur de 34 milliards$ dont 6,1 milliards pour les exportations[3]et cinq cents milles emplois, soit 12% de la force de travail.[4]

Ce bien commun de l’humanité est aussi une aventure  humaine. Sans tomber dans les clichés faciles, on peut évoquer une vraie rencontre entre des humains et une conversation continue entre eux : de la chaine des générations aux  voisins sans oublier les travailleurs agricoles permanents ou saisonniers; les agronomes, vétérinaires et environnementalistes, les représentants et les fournisseurs, les grossistes et autres partenaires. Bref, tous ceux et celles qui, quotidiennement, font marcher le système.

Dans la vallée du Saint-Laurent, cette conversation dure depuis trois siècles. Elle a mis en contact des milliers de personnes, une dizaine de générations qui ont construit le secteur agricole québécois, assuré l’occupation du territoire national en ouvrant les régions du Québec, intégré les données scientifiques et les applications technologiques utiles, incorporé les normes nationales et internationales, prospecté les marchés proches et lointains. Ces personnes ont dépendu et dépendent d’une chaine qui n’a cessé de s’affirmer : des fournisseurs d’intrants et de services aux producteurs primaires; des transformateurs d’aliments aux grossistes et détaillants jusqu’aux services de restauration et d’exportation.

Quatre ou cinq générations de cultivateurs québécois ont construit leurs coopératives qui sont les pilliers de votre organisation. Il y a dans cette salle, des témoins des 25, 30, 35 dernières années. Je les salue chaleureusement comme les architectes d’une formidable entreprise que les plus jeunes poursuivront comme le font des héritiers privilégiés. À leur tour, ils devront la réinventer, comme leurs prédécesseurs l’ont fait, pour y installer notamment la culture numérique. Ils auront besoin pour Ce faire, des réserves d’honnêteté, d’équité et de responsabilité qui sont une part solide du capital cumulé par les coopératives locales et la Coop. fédérée en plus d’être l’un des motifs premiers de célébrer, demain, un siècle de solidarité.                                                        

                                                                Contexte historique

Après un rappel de ces défis globaux , permettez moi d’évoquer les enjeux et défis qui sollicitaient les Québécois au moment où la Coop fédérée émerge au début des années 20, suivie de l’Union catholique des Cultivateurs (UCC), deux années plus tard.

Le Canada-français, comme on désignait alors le Québec, franchissait une étape marquante de son histoire.

Partie excentrique de l’Empire britannique depuis un siècle et demi (1760), la question centrale qui a retenu l’attention de ses dirigeants durant cette longue période concerne sa sécurité politique à long terme. [5]Cette situation a changé au lendemain de la Première Guerre  mondiale.

À la question de leur sécurité politique, les Canadiens français ajoutent désormais celle de leur sécurité économique. Sécurité politique et sécurité économique sont alors soudées. Depuis elles sont indissociables.

Retardée par la crise financière et sociale de 1929, la Seconde Guerre mondiale et la dépression économique qui s’en suivirent, la jonction effective de ces deux nécessités –sécurité politique et sécurité économique – s’effectue progressivement dans les années d’après-guerre et trouve son apogée avec la Révolution tranquille. Le politique et l’économique sous-tendent alors la nationalisation d’Hydro-Québec, la création de la Caisse de dépôt et placement du Québec, celle du régime des rentes, la mise en place de la Société Générale de Financement, la représentation internationale du Québec et, puisqu’il faut choisir, la constitution des ministères de l’Éducation et de la Culture  etc.

Les slogans du temps illustrent parfaitement les attentes et les priorités des Canadiens-français. Emparons-nous du sol, disait-on au XIX siècle; soyons MaÎtres chez-nous, proclamait-on au milieu du XXe.

La sécurité politique

Entre 1760 et 1867, entre la conquête et la mise en place du régime fédéral canadien, la quasi-totalité des revendications des Canadiens français visait leur sécurité politique comprenant la dimension territoriale de leur société. La Société de colonisation qui ouvre les régions de l’Outaouais, des Cantons de l’Est et du Saguenay en 1848, évoque l’intimité particulière entre la société et la terre.  Ouvrir une région c’est agrandir l’espace national.

En 1855, Georges Étienne Cartier fait de l’agriculture, un élément de leur survivance nationale. Durant plus d’un siècle, notre système social et notre imaginaire collectif se nourriront de  cette intimité.

Innombrables sont les œuvres culturelles qui l’exprimeront à travers la littérature, la gravure, la peinture, les productions radiophoniques, télévisuelles et cinématographiques. Si la culture de l’égoportrait avait alors existé, on verrait dans les photos du temps, comme dans les peintures des artistes du temps, de vastes champs cultivés comme horizon ou selon les mots de Félix Leclerc, « les blés sont murs et la terre est mouillée, les grands labours dorment sous la gelée… » on entendrait également des histoires de magasin général ressemblant aux mots du groupe Mes Aïeux :

« Ton arrière –arrière-grand-père, il a défriché la terre, ton arrière-grand-père, il a labouré la terre, et pis ton grand-père, il a rentabilisé la terre …Puis ton père, il l’a vendue…pour devenir fonctionnaire

La sécurité économique

Trois faits vont faire varier la donne et, hausser les préoccupations pour la sécurité économique[6] :

(1) le flux constant de Canadiens-français qui émigrent aux États-Unis, entre 750,000 et un million DE 1900 à 1920,, pour y trouver du travail et dont la « perte » affaiblit considérablement le Québec;

(2) la croissance continue de l’urbanisation et la situation économique déplorable des citoyens de nos villes;

(3) la crise qui suit la Première Guerre mondiale et prouve le besoin de sécurité économique.

Les économistes du temps – Érrol Bouchette, Esdras Minville, Édouard Montpetit, tous professeurs à la nouvelle École des Hautes Études commerciales, qui a ouvert ses portes en 1910, multiplient les interventions dessinant ce que pourrait être un politique économique et industrielle québécoise.

La question du développement industriel apparaît pour la première fois dans les programmes électoraux des partis politiques et elle est débattue sur la place publique. Financier montréalais, Joseph Versaille affirme qu’une politique économique canadienne-française ne peut plus se limiter à la colonisation et à l’agriculture. La rupture!

Son diagnostic est sévère, implacable.

Il est à peu près impossible pour un Canadien français de faire partie de la bourse de Montréal;  or notre industrie manque de financement, « ce moteur de toute affaire,  les Américains et les Anglais ne comprennent rien à notre langue et à notre mentalité et nous ne pouvons pas nous adresser à la France. »  Nous sommes isolés.

Que faut-il faire?

«Nous grouper, organiser nos épargnes, comme on réunit et organise une armée de défense nationale, et lancer nos jeunes gens les plus solides dans les carrières économiques et financières… »

La préoccupation s’impose progressivement et la réponse politique aussi et elle inclut nommément l’économie coopérative agricole. Ainsi en 1916, le premier ministre Lomer Gouin rappelle que son gouvernement « a poussé de l’avant une politique de coopération agricole, travaillé à l’établissement et au développement de la Coopérative agricole des Fromagers de Québec… » Sept années plus tard, en 1923, son successeur, le premier ministre Taschereau rappelle que « les coopératives agricoles ont été fédérées de façon à fournir plus d’avantages pour la centralisation et l’écoulement des produits agricoles, »[7]

Ces appuis sont utiles à ces centaines, à ces milliers de cultivateurs qui, modestement, sans grande ressource autre que leur volonté, leur débrouillardise et leur solidarité fédèrent des initiatives de production, de transformation et de vente. Pour une bonne partie du siècle qui nous occupe, le crédit privé était rare et, la ressource publique, très limitée.

On essaie, sans succès, d’imaginer une autre formule de regroupement des capacités, des ressources, du travail et des espoirs, ces composantes de la formule coopérative. Voilà pourquoi, la mise en place et le développement de la Coop fédérée constituent un moment important de l’histoire du Québec et une étape significative dans la recherche de sa sécurité économique.

Cette mise en place et ce développement peuvent être divisés en quatre étapes. La première, dite de fondation, couvre la période  allant de 1920 à1945, la deuxième, dite de modernisation, va de 1945 à 1960 et est suivie parune longue période dite d’expansion de  1960 à 1990 et, finalement, l’étape qui commence en 1990 et qui s’inscrit dans le puissant courant de la mondialisation.

 

                                                       1920-1945 = Fondation.

1920 : la population du monde totalise 1,8 milliard de personnes, celle du Canada, 8,4 millions et,  celle du Québec, 2,2 millions. Durant cette période, la population modiale a u une croissance de 750 millions de personnes.

Le monde.

 En 1920, la carte du monde ne ressemble en rien à celle que nous connaissons aujourd’hui. L’Europe en est alors le centre mais un centre ruiné par une guerre qui a fait des millions de victimes et 1,5 million de morts. En vérité, L’Europe n’est pas le centre du monde mais le centre d’un vaste système colonial  qui tient en otage les deux tiers de l’humanité et draine vers l’Angleterre, la France, l’Allemagne et le Portugal les richesses naturelles, y compris agricoles, des continents africain et asiatique.

Le monde est alors fait de communautés isolées et éloignées les unes des autres. En 1920, on compte seize millions de postes téléphoniques majoritairement localisés aux États-Unis.

En 1927, grande première, un avion fait le trajet New-York Paris en trente trois heures et trente minites.

La stagnation économique et le protectionnisme dominent alors et seront aggravés par la crise de 1929 qui plonge la planète dans des abimes de misères financières et sociales et éteint  la quasi-totalité des flux financiers et commerciaux. L’économie mondiale est  dans un état de prostration jamais connu jusque-là.

Au Canada, durant toute la période de crise (1929-1939), la croissance est négative, chaque année, durant dix années consécutives, le chômage affecte  plus de  25%  des travailleurs et la consommation locale ne cesse de s’atrophier. Par ailleurs, le marché international ne répond plus et ce, pendant dix ans. Le blé qui compte  pour 32% des exportations canadiennes et qui fait vivre le port de Montréal  ne trouve plus preneur.  Comme institution, la Coop fédérée se verra forçée de compresser ses dépenses et d’absorber quatre déficits successifs, de 1929 à 1932.

Il faut attendre la Deuxième Guerre mondiale pour que la demande se manifeste à nouveau. La guerre va relancer l’économie à compter de 1940; l’enrôlement va libérer les emplois; les besoins militaires, la production industrielle, notamment pour les équipements de guerre; la demande de denrées alimentaires pour nourrir les troupes va soutenir l’économie agricole.

L’agriculture

Au début de la période 1920-1945, l’agriculture n’est pas en situation de surexploitation. Elle est en quelque sorte renouvelable. La demande de produits agricoles et alimentaires augmente en raison de la croissance de la population évaluée à plus DE six cents millions entre 1920 et 1945 et à  plus d’ un milliard deux cents millions entre 1920 et 1960 ainsi que  des besoins découlant de la guerre. Il y aura une constante augmentation en raison notamment des progrès mécaniques (nouvelles machines), des progrès de la chimie qui permet le développement des intrants, engrais chimiques esticides et herbicides.  Toutefois, au lendemain de la guerre, les prix des denrées alimentaires se normalisent. En clair, ils sont à la baisse, le climat est morose et la situation, difficile.

La coop fédérée

La Coop fédérée nait durant cette période de tourmente mondiale. Elle nait de la fusion des trois coopératives centrales alors existantes : La Coopérative des Fromagers de Québec, le Comptoir coopératif de Montréal et la Société coopérative des producteurs de semences de Sainte-Rosalie. Il  lui faudra une décennie avant d’ acquérir, début des années 30, sa pleine autonomie et de se libérer d’une tutelle gouvernementale, politicienne et stérile.

La fusion n’a pas été facile. On a demandé aux trois parties de consentir à un même texte de loi. Ce qui fut fait. La loi qui crée la Coop fédérée prend effet le 22 décembre 1922. Des le départ, ses domaines d’activités sont vastes et diversifiés comme l’indiquent le nombre de ses départements et services : département du beure et du fromage; département des animaux vivants et abattus, départements des ventes à la ville et des ventes à la campagne comprenant les instruments aratoires et les engrais alimentaires; service de la propagande et service de vente coopérative.

Un nouveau chapitre s’ouvre dans l’histoire du Québec qui fait de l’économie coopérative le moteur du développement de l’agriculture et, indirectement, du développement régional. Jacques Saint-Pierre tire le bilan de la situation à cette date.

« Le bilan de l’action coopérative agricole jusqu’en 1922 est assez impressionnant.[8] À l’actif : un système de classification qui a amélioré la qualité des produits laitiers et les revenus des cultivateurs;  la mise en marché des nouveaux produits, comme le veau de lait, ou de produits achetés auparavant à l’extérieur de la province, comme la volaille et les œufs, et la diffusion de pratiques agricoles plus conformes aux données de la science, notamment par le recours aux semences certifiées. Au passif :  le manque de l’esprit coopératif et le besoin pour les centrales d’imprimer le caractère distinctif de leur entreprise face aux autres entreprises commerciales.  C’est sans doute cet état de fait qui amène la première assemblée générale de la Coop fédérée à créer un comité conseil pour examiner « le moyens à prendre pour développer une vraie mentalité coopérative au sein de la classe agricole.» [9]

À compter de 1924, les ventes sont faites sous la bannière ou la marque de commerce « FÉDÉRÉE ».

Pendant les dix premières années de son existence, la Coop fédérée a réussi la fusion des trois organisations qu’elle rassemblait. Après 1930, elle a refait ses statuts, revu la valeur des actions, valorisé la ristourne et précisé sa vocation comme fédération de coopératives. Toutjours dans les années 30, la Coop reçoit des appuis financiers importants du gouvernement du Québec, sous forme de crédits, de subventions et de prêts. Ces formules vont être complétées dans une loi qui, en 1939, crée un Fonds annuel  dédié au financement des coopératives.

Mystère de l’histoire ou besoin de ses protéger, au moment même où la plus grande crise économique de la période contemporaine ébranle les fondements politiques, économiques et sociaux du monde, les cultivateurs canadiens français se dotent d’une organisation coopérative qui survit plutôt bien, forme et fond, aux aléas du temps et constitue, cent ans après sa fondation, une composante significative de l’économie québécoise.

On a dit que la formule coopérative était idéologique. On a dit que c’était un projet défini par les élites et soutenu par le clergé. En bonne partie, sans doute, mais ces élites auraient-elles pu le définir sans les centaines d’initiatives prises par les agriculteurs entre 1880 et 1920? Sans que des centaines de producteurs et de distributeurs de lait, de viande, de semence etc se regroupent au sein des trois coopératives centrales qui ont, ensemble, formé la Coop fédérée? Dans un discours important prononcé en février 1910, le sous-ministre de l’Agriculture du gouvernement du Québec rappelle la chaine indispensable pour que la coopération existe :

 «  C’est la coopération qui a créé notre commerce d’exportation de produits laitiers. Tant que les cultivateurs n’ont pas apporté leur lait à des fabriques pour le travailler en commun, le commerce d’exportation est  nul. Aujourd’hui ce commerce nous donne des millions, parce que la coopération livre au commerce des produits remarquables par la qualité, l’uniformité et la quantité, produits que la fabrication domestique ne pouvait pas fournir. »[10]

Il n’est pas exagéré de penser et de dire que le secteur agricole québécois aurait pu alors, en ce temps de grande crise, voler en éclats et que plusieurs régions du Québec, relativement nouvelles et fragiles, auraient pu entrer dans une régression considérable sans cette force centrifuge que fut l’expansion et la consolidation du coopératisme dans le secteur agricole. Modestement, ce dernier rassemble les producteurs dans des unités de délibération sur tout le territoire rural du Québec, veille à l’amélioration de la qualité de la production, maintien l’investissement dans les équipements collectifs indispensables, permet la rencontre des régions, soutient au mieux la mise en marché et, répond aux demandes du marché canadien et mondial qui est, en fait, le marché des troupes alliés.

À la fin de la guerre, le Québec compte six cent vingt-trois coopératives, six coopératives régionales, neuf provinciales soit un total de six cent trente-huit coopératives en  plus de  la Coop fédérée. Sauf, pour 2 ou 3% d’entre elles créées dans les années 20, ces coopératives sont de formation récente. Bref, le système s’est étendu, le nombre de ses composantes, accrue et ses adhérents multipliés pendant cette courte période qui va de 1920 à 1945.

Ces développements dans la partie rurale du Québec qui est aussi un vivier important d’électeurs, suscitent l’intérêt de la classe politique et des gouvernements successifs du Québec. Dans les programmes électoraux de cette période, les partis multiplient les propositions en direction de la classe agricole : prise en charge  du financement de la voirie municipale par le gouvernement du Québec; drainage des terres; absorption d’une part des intérêts sur les prêts agricoles fédéraux; mise en place d’un prêt agricole au Québec; subvention pour les engrais chimiques; investissements dans les écoles agricoles; création d’un Office des marchés agricoles; recherche de marchés étrangers; augmentation du nombre d’ agronomes, des fermes et des champs de démonstration; diminution voire abolition de la taxe de succession; électrification des campagnes;  prime pour stimuler l’élevage des porcs etc.

Bref, entre 1920 et 1945, la Coop. fédérée a réussi son entrée dans l’histoire. Elle a mené à bien la fusion de ses trois entités de départ, convaincu des milliers de cultivateurs des bénéfices de leur regroupement au sein de coopératives et du regroupement de ces dernières en son sein; acquis son indépendance face à l’état qui continue cependant à lui apporter un soutien très significatif.  Dans le paysage politique, économique et social du Québec, l’organisation occupe désormais une place certaine.

                  

                                              1945 à 1960 : la  modernisaion.

1945 : la population du monde totalise 2,8, milliard de personnes dont 13,7 millions au Canada et, 3,5 millions au Québec. Durant cette période, la population mondiale a crû de 600 millions de personnes.

Le monde.

La Grande Guerre est enfin terminée. L’Europe est encore une fois dévastée, cinquante millions de personnes sont déplacées et soixante millions ont perdu la vie durant ces années de démence et de feu dont 50% sont de civils; vingt et un millions, en URSS; treize millions, en Chine; sept millions, en Allemagne. Pour un temps, la production européenne est quasi inexistante. Le temps est à la reconstruction de tout ce qui a été détruit dans les esprits et dans les faits. Le plan Marshall sera une formidable réussite.

La guerre a transformé les rapports de force au sein de la communauté internationale. Le leadership mondial est passé de la Grande Bretagne aux États-Unis et l’étalon or, mesure de l’économie depuis des siècles, est remplacé par le dollar américain. Également, la communauté internationale se constitue en deux blocs, opposant deux conceptions de la liberté humaine et de la société : le libéralisme mené par Washington et le socialisme scientifique mené par Moscou. Durant un demi siècle, La concurrence sera féroce entre ces deux blocs  dans tous les domaines. Enfin, c’est aussi durant cette période que les pays européens se rassemblent dans une communauté qui, aujourd’hui, est très affaiblie mais demeure néanmoins un grand joueur du commerce agricole et agroalimentaire mondial.

Enfin, une autre mutation géopolitique a fait suite à la salle guerre, après que l’Indonésie et l’Inde eurent obtenu leur indépendance respectivement en 1945 et en 1947; l’ensemble des colonies asaitiques et africaines revendique leur pleine souveraineté. Plus de soixante pays ont donc acquis leur indépendance entre 1945 et 1960.

La guerre a transformé les rapports de force au sein de la communauté internationale. Elle a montré, hors de tout doute, le besoin d’instances délibératives, décisionnelles et judiciaires mondiales chargées de maintenir la sécurité, d’assurer la promotion et la protection des droits fondamentaux et de contribuer au développement. Dans un monde qui compte désormais plus de cent soixante pays, trois milliards de personnes, deux grands blocs, cinq puissances disposant de l’arme nucléaire, il est alors apparu impérieux que les gouvernements nationaux mettent en commun leurs besoins, expertises et ressources. Ainsi sont nées les Nations Unies et ses agences spécialisées. Deux de ces agences nous intéressent au plus haut point.

Le 16 octobre 1945, quarante deux pays se réunissent à Québec et y créent l’Organisation des Nations Unies pour l’Alimentation et l’Agriculture (ONUAA ou FAO). Pour la première fois, les gouvernements du monde se fixent des objectifs communs concernant les besoins alimentaires de la famille humaine  et les indispensables normes de base relatives aux aliments réservés aux humains. Trois ans plus tard, l’Organisation mondiale de la Santé (OMS) voit le jour. Chargée des questions relatives à la santé humaine, il lui est aussi demandé d’œuvrer à l’établissement de normes alimentaires. Les deux organisations se doteront, en 1963, d’un programme mixte FAO/OMS sur les normes alimentaires.

Désormais, en conséquence de la création de la FAO et de l’OMS, la situation alimentaire de l’humanité devient un objet de la politique internationale et, donc, de la politique nationale. Cette situation est renforcée par la mise en place, en 1945, de la Banque mondiale (BM) et du Fonds monétaire international (FMI). Dispensatrices de crédits conditionnels, ces institutions disposent de moyens de pression pour peser sur les politiques économiques y compris agricoles et agroalimentaires dans une optique de libre-échange. Les slogans continuent d’évoluer. Il s’agit, dorénavent de « nourrir le monde ».

Pour l’ensemble des pays, incluant le Canada et le Québec, le jeu ne sera plus jamais le même. Jusque-là relativement locales, les politiques agricoles doivent maintenant être pensées par rapport au reste du monde. Désormais, les questions agricoles et agroalimentaires font l’objet de négociations internationales dans leur ensemble impliquant tous les pays du monde (objectifs du millénaire; crise alimentaire, droit à l’alimentation humanitaire), mais aussi de négociations multilatérales globales (GATT, OMC),[11] régionales (UE) ou bilatérales commerciales et sont évaluées au regard de normes communes concernant notamment la suffisance, la fiabilité et la durabilité des ressources disponibles.

L’agriculture.

Prospère dans les années de guerre, l’agriculture canadienne et québécoise va souffrir des effets de la surproduction qui plonge le domaine dans une crise redoutable à l’échelle de la planète. D’une guerre à l’autre, le modèle se reproduit : croissance de la demande, augmentation de la production et, finalement, surproduction. Dans l’ensemble cependant, la période qui s’ouvre sera plus apaisée.

Croissante, la demande mondiale suscite l’intérêt ds financiers. Ces derniers investissent massivement dans le domaine, les entreprises elles-mêmes et leurs systèmes de transport, de stockage et de distribution, la recherche appliquée concernant notamment l’hybridation des espèces en vue de l’enrichissement des souches et de l’amélioration des productions.

L’agrobusiness naît, les filières agroalimentaires s’organisent, la productivité augmente même si le nombre des agriculteurs diminue. Le marché des produits agricoles s’organise à l’échelle mondiale et il occupe une proportion croissante du volume du commerce international. Émergent aussi, durant cette période d’expansion, les regroupements de consommateurs qui ne cesseront de pousser leurs exigences et d’impose le concept de sécurité alimentaire qui fera l’objet d’une première conférence mondiale en 1974.

La Coop fédérée

Cette période est très productive pour la Coop fédérée dont les membres bénéficient des effets de l’électrification rurale et des divers programmes disponibles y compris de ceux, nouveaux, de l’Office des marchés agricoles. (1956) Entre 1945 et 1960, les chiffres de vente annuelle de la Coopératie des coopératives sont multipliés par trois ainsi que la valeur des ristournes distribuées.

À la suite des inévitables ajustements qui suivent sa fondation dans les années 20, de la crise économique des années 30 et à la guerre des années 30-40, la Coop fédérée entre, après la grande guerre, dans une période plus apaisée. Elle en profite pour affirmer et poursuivre deux  objectifs majeurs : premièrement, exercer pleinement sa fonction économique à titre d’entreprise centrale de gros et de transformation; deuxièmement, exercer pleinement sa mission institutionnelle de représentation, de promotion et de perfectionnement des coopérateurs agricoles et de leurs coopératives.

Durant cette période, plusieurs services de la Coop fédérée sont créés ou renforcés. On pense notamment aux services des Finances, de la Comptabilité, du Contrôle des succursales et de l’Assurance, aussi au service d’éducation qui s’emploie à accroitre le nombre des coopérative au sein de l’organisation. En 1959, un programme spécialisé de formation en administration coopérative est lancé à l’intention des cadres et administrateurs. Au centre de ce programme, les méthodes de mise en marché et la prospection de nouveaux marchés. La relance est solide mais les ésquelles des effets de la surproduction qui a plongé le domaine dans une crise redoutable se font sentir. Alors on s’interroge. Quelle agriculture pour l’après-guerre?

La question interpelle la classe politique, les chercheurs du domaine, les média et, au premier chef, les agriculteurs eux-mêmes. La Coop fédérée et  l’Union Catholique des Cultivateurs  se font insistantes et reviennent constamment à la charge auprès du gouvernement du Québec  pour la création d’ une commission «  pour étudier les problèmes relatifs à la production et à la vente des produits agricoles et à la protection des consommateurs, »  selon les termes de la Loi qui crée la Commission Héon en 1952 (1952-1955). La Coop fédérée et l’Union Catholique des Cultivateurs ont remporté la mise. La  commission est créée et, à la surprise générale, les deux organisations y déposent un mémoire commun.

Les recommandations principales de la commission  constituent un tournant dans l’histoire  de l’agriculture québécoise concernant la place qu’elle occupe dans la culture générale visant la sécurité politique et la sécurité économique du Canada français. Il est en effet recommandé  que l’agriculture québécoise se transforme en une agriculture spécialisée « si elle veut survivre » et  que les agriculteurs s’organisent collectivement pour la mise en marché de leurs produits. En clair, l’agriculture n’est plus considérée comme l’activité économique constitutive de la nation mais bien comme un grand domaine de l’économie basé sur l’entrepreunariat agricole et la conquête des marchés. D’où la création en 1965 de la nouvelle régie gouvernementale  des marchés. Certes, la Coop fédérée n’a pas attendu ces recommandations pour s’intéresser aux marchés extérieurs dont ceux du Canada, des États-Unis et de la Grande-Bretagne, mais l’insistance de la commission Héon a eu son effet dans l’accélération du mouvement qui fait qu’aujourd’hui la Coop fédérée a  une vraie empreinte sur le marché canadien et exporte  dans plus de soixante pays du monde.

Le momentum des années 50 qui, au Québec, furent des années de rupture, est favorable à la Coop fédérée. Malgré les inévitables frictions dans un tel groupe, elle bénéficie de la confiance de ses membres dont le nombre est en croissance continue. Elle bénéficie aussi de l’action gouvernementale qui, selon les termes de Michel Morisset, « bâtit un appareil d’intervention plus important que tout ce qui existe dans les autres provinces.[12] » Elle  devient  «la plus importante maison d’affaires québécoise », selon les mots de Gérard Filion,  alors Directeur du Devoir. Elle multiplie les investissements dans les abatoirs et les meuneries qui suivent, selon leur mandat respectif, les mille employés de l’entreprise. Au  cours de cette période, des éléments durables de sa structure sont mis en place que l’on retrouve encore aujourd’hui : service de la machinerie agricole  et partenariat de 1958 avec la Sun Oil pour la distribution de ses produits  sous la marque FÉDÉRÉE. Entre 1945 et 1960, l’actif de la Coop fédérée a été  multiplié par sept.

Entre 1945 et 1960, le monde incluant le Québec est en effervescence. Les Russes placent un premier satellite dans l’espace, les État-Unis élisent John F Kennedy, les pays d’Asie et d’Afrique retrouvent leur indépendance. Chez nous, les dirigeants et les membres des organisations professionnelles, des grands syndicats, des universités, des chambres de commerce et des associations étudiantes proposent toute une gamme de changements que l’on retrouvera dans les législations et autres décisions gouvernementales de la Révolution tranqile. Certains éléments de la politique de la Coop fédérée, ceux qui reconnaissent le fait régional serviront de référence aux politiques de développement des régions qui ont structuré depuis l’action gouvernementale québécoise. Dans ce cas, la doctrine et les pratiques  de la Coop fédérée (session d’études à l’intention des gérants de coopératives régionales et locales et , à compter de 1964, comité consultatif des gérants) ont eu un véritable impact sur l’Histoire contemporaine du Québec.

Quinze années après la guerre, grâce aux avancées de la Coop fédérée, la classe agricole québécoise est mieux concentrée,[13]et dispose d’entreprises collectives d’envergure dans les secteurs de la production, de la transformation et de la mise en marché. Elle bénéficie d’un accès de qualité continue aux savoirs techniques et pratiques en raison des avancées scientifiques du temps, en plus d’avoir acces à de services d’approvisionnement technique, énergétique et en intrants divers et ce, à des coûts comparativement avantageux.

Bref, depuis son émergence en 1922, la Coop fédérée a certes connu des hauts et des bas, mais ce qui domine son développement dans son premier demi siècle d’existence, et donne sens à son parcours , c’est le fait indéniable  que la  Coop fédérée a transformé l’agriculture du Québec en secteur économique ouvert, attentif aux avancées scientifiques, aux innovations technologiques qui jalonnent la période ainsi qu’aux impératifs d’une production de qualité en fonction du marché local et des marchés étrangers. Enfin,  elle a créé un classe de dirigeants nationaux, régionaux et locaux du domaine et bâti une organisation solide et rentable.

Quelle autre formule, quel autre système économique aurait produit de tels résultats? Comme le dit si bien mon petit fils, « papy arrête de poser des questions qui contiennent leur réponse ».

 

                                                       1960 -1990  L’expansion.

 

En 1960, la population mondiale totalise trois milliards de personnes; le Canada, 18 millions  et le Québec 5,2 millions. Durant cette période (1960-1990), la population mondiale connait une croissance spectaculaire de 2,3 milliards de personnes.

Le Monde.

Au plan politique, outre la décolonisation de l’Afrique et d’une grande partie de l’Asie, la période est dominée par la guerre froide. À la concurrence normale s’ajoute une volonté de vaincre et d’imposer un modèle universel,  Ce qui n’est  pas sans conséquences sur l’économie. L’espace monde émerge comme un jeu de blocs, serré et dangereux.

La Chine est alors un fragment isolé du monde. Après quarante années de révolution et bien des turbulences, Deng Xiaoping, alors leader du parti communiste chinois bouleverse la donne. Il reconnait la supriorité du libéralisme économique et préside à la sortie de son pays du socialisme scientifique pour inaugurer le socialisme de marché qui va conquérir la Chine et le monde.

Cette période est fascinante. Pour la première fois dans l’histoire de l’humanité, on explore l’espace et se répandent, à l’échelle du monde,  les moyens de communication, d’information et de divertissement que sont la téléphonie, la radio et la télévision. Autre première, l’aviation commerciale trace ses routes tout autour de la planète et franchit le seuil du premier milliard d’usagers.

L’économie

Sur le plan économique, la longue période 1960-1990 se découpe en cycle contradictoire. Faste, le premier de ces cycles couvre les quinze première années (1960-75) et enregistre le triplement des échanges; le second sera moins heureux tant les variations du prix du pétrole et la question de la dette vont ralentir la croissance et le développement et porté les taux d’intérêt à des niveaux absurdes fluctuant entre 18% et 21%.

Durant cette période, la carte du commerce mondial évolue radicalement. On doit y insérer les soixante pays qui ont obtenu leur indépendance et qui représentent plus de 50% de la population mondiale.

L’économie elle-même change. Elle est toujours une économie consommatrice de ressources naturelles et productrice de biens tangibles. Graduellement cependant, la part des biens intangibles s’impose et les services deviennent, durant cette période, un élément significatif de la production et des échanges. Enfin, un grand nombre de sociétés américaines et européennes  mue en sociétés multinationales y compris dans le domaine agricole et agroalimentaire et gruge une part importante du commerce. (Monsanto, Nestlé, Kellogg, Uniliver, Pepsi Co, Procter and Gamble, Johnson et Johnson, Kraft…)

L’agriculture

Au Québec, le changement politique attendu se produit. La jonction entre sécurité politique et sécurité économique s’accomplit et éclaire cette Révolution tranquile qui, à la fois, pousse loin les intérêts politiques du Québec au sein du Canada et dans le monde et conforte substantiellement l’écosystème économique québécois en nationalisant Hydro-Québec, en  créant la Caisse de dépôt et placement du Québec, la Société générale de Financement, la Régie des rentes, le ministère de l’Éducation etc

Concernant l’agriculture, le programme du Parti libéral en 1960,[14]propose vingt mesures d’importance sous le vocable de modernisation. Ces mesures traduisent de vrais préoccupations et formulent de solides propositions : mise à niveau des politiques publiques du domaine dont notamment la réorganisation du ministère de l’Agriculture pour reconnaitre l’importance des services agronomiques et la recherche; reconnaissance des syndicats et soutien aux coopératives par la participation au financement d’usines et d’entrepôts; réforme de la Commission d’industrie laitière pour assurer aux producteurs une juste part des revenus; établissement d’un système efficace d’enreposage, de classification et de distribution de produits agricoles;  mise en place d’une politique d’assurance pour les pertes de récolte et de troupeaux;  soutien direct aux agriculteurs par la création d’un crédit d’établissement, de primes à la production et à l’organisation de la ferme, de subsides à l’achat d’engrais chimiques et autres fertilisants; création de réserves forestières; aide à la création d’industries utilisant les produits agricoles comme matière première. Le ministre de l’Agriculture responsable de la mise en œuvre de cette politique est un ancien employé de la Coop fédérée.

En clair, la préoccupation concerne, en priorité, la dimension financière du secteur agricole, préoccupation fondée si on en juge par le besoin d’investissements, sur le haut niveau d’endettement des coopératives à l’époque. Les propositions des libéraux qui forment le nouveau gouvernement, ne comportent pas d’éléments spectaculaires mais elles s’inscrivent dans l’esprit de la Révolution tranquile. Elles concernent la mise en place du modèle qui fait de l’État québécois un agent économique agissant et déterminé, un fiduciaire du développement économique et social du Québec. Quinze années plus tard, l’élection du Parti québécois, en 1976, va susciter les plus vifs espoirs. En cascade, la conférence socio-économique de 1977 et l’énoncé «  Bâtir le Québec » font une place significative à l’agriculture, place qui sera confortée et détaillée solidement, en 1981, dans le document « Nourrir le Québec » et les fortes mesures qui en découlent dont le zonage agricole et l’assurance stabilisation des revenus agricoles. Entre temps, les thèses avancées du conservatisme ont migrées de Londres à Washington. Heureusement elles n’ont pas marqué, dans le secteur agricole, le contenu de l’entente de libre-échange de 1988 entre le Canada et les États-Unis.

La Coop fédérée

Pour la Coop fédérée, les années 60 sont chargées. Le besoin de consolidation est reconnu par le plus grand nombre, mais sa mise en œuvre apparaît bien difficile. Le coût des services pour les administrations locales et pour la Fédérée ansi que les niveaux d’endettement d’un grand nombre de coopératives plaident pour la consolidation. Toutefois les effets politiques et psychologiques des fusions pour les communautés et pour les individus ne sont pas négligeables. On fait donc de la danse savante, un pas en avant et un pas en arrière, mais finalement, on avance et la consolidation se réalise progressivement. De 1948 à 1963, les six cent quarante-cinq coopératives membres se rassemblent en deux cent trente  unités.

La Fédérée elle-même est aux prises avec une situation financière difficile, conséquence du haut volume d’investissements consentis dans les années 50 et des coûts de gestion qu’impose le grand nombre de coopératives membres, viables ou non viables. On a qualifié cette situation de Crise des années 60. Réduction du personnel, diminution des coûts de gestion, arrivée de gestionnaires aguerris, prospection des marchés américain et asiatiques, la réforme fait mal à court terme mais elle sauve la Coop fédérée dans la longue durée.

Ces ajustements accomplis, la Coop fédérée étend et modernise ses services aux membres. Pour ce faire, elle reçoit notamment l’appui financier de la Société Générale de financement comme elle recevra plus tard celui de la Caisse de Dépôt et Placement du Québec et  du Fonds de solidarité de la FTQ.

Jacques Saint-Pierre fait un inventaire détaillé des changements éffectués dans les années 70 et 80.  Une forte impression de dynamisme s’en dégage tant la diversité des services et la diversité des clientèles jointes recouvrent l’ensemble des besoins des producteurs : du traitement du lait, qui représente 37% des revenus de la Fédérée en 1971 à l’ajustement de la production des viandes aux marchés urbains; des conditions de l’élevage intégré à la production d’engrais, des fournitures de machines agricole au commerce du pétrole. On a pu dire justement qu’à l’instar du Québec de la Révolution tranquile, la Coop fédérée a modernisé ses cadres et s’est ouverte sur l’extérieur.  [15] J’ajouterai qu’elle a aussi connu, pour la première fois peut-être, des enjeux et des défis qui l’ont accompagné jusqu’à aujourd’hui; la consolidation de ses membres dans des unités plus grandes et, en conséquence, aux capacitées renforcées; l’équilibre des comptes qui se décline finalement en équilibre entre profit /perte et investissements; le choix entre développement par filières et activités spécialisées ou développement certes spécialisé mais unifié sous une même gouvernance.

                                                    1990 à 2015 : la mondialisation.

En 1990, la population mondiale compte pour 5,3 milliards de personnes, le Canada, 27,8 millions et le Québec, 7,3 millions. Depuis 1920, depuis la création de la Coop. fédérée, la population du monde a été multiplié par six, celle du Canada par douze et, celle, du Québec par cinq.

Un événement définit la période : l’implosion de l’Union soviétique. En quelques brèves années, les populations de Pologne, de Tchécoslovaquie, de Hongrie, d’Allemagne de l’Est, de Roumanie et de quelques autres pays de l’orbite soviétique ont, par dizaine de millions, descendues dans les rues et ont réclamé liberté et développement. Sans que soit versée une goutte de sang, ces fleuves d’hommes et de femmes  ont provoqué l’effondrement de l’Union soviétique, deuxième puissance militaire du monde.

Emblématique de ce changement, le mur qui divisait l’Allemagne et le monde fut démoli en moins d’une nuit.

Presque instantanément, la carte du commerce international se transforme radicalement et le libéralisme économique s’impose à l’échelle de la planète. Les uns après les autres, les opposants s’y ralient, la Russie mais aussi la Chine, l’ANC de Mandella ainsi que tous les anciens satellites de l’Union soviétique en Asie du Nord et en Europe de l’Est. Au même moment, les deux Allemagnes sont unifiées créant en Europe une vraie puissance, la seule avec la Russie.

Soudain le monde apparaît comme un grand marché à organiser et à conquérir. Les Américains qui sont  les vainqueurs de la plus grande guerre idéologique de l’histoire vont s’y employer en pousant deux politiques de recomposition du monde.

Transformer l’Accord sur les tarifs en Organisation mondiale, le GATT en OMC, et entreprendre une négociation d’un nouveau type, le multilatéralisme intégral appliqué a la totalité des échanges : investissements et services financiers; biens, tous les biens y compris agricoles et agroalimentaires, tous les services aussi selon la grille d’analyse propre a l’économie de marché posée comme modèle unique et universel.

Transférer les appareils de production (les entreprises) et les équipements de recherche des pays de l’Ouest vers ces pays de l’Est offrant une main d’œuvre abondante et des marchés vastes et vierges. Ce faisant, les Américains suivis par l’ensemble des pays dits développés ont provoqué le plus grand transfert de richesse et le plus grand transfert de technologies de l’histoire de l’humanité sous les formes suivantes :

Déplacement massif de l’investissement direct étranger et délocalisation des entreprises du Nord vers l’Est et le Sud du monde.

Déplacement de la croissance. Dans les années 2000, soixante pays en développement ont atteint un taux de croissance équivalent à deux fois la moyenne des pays développés. Déplacement de la puissance financière et bancaire. Aujourd’hui, plus de cinq mille cinq cent milliards de dollars sont détenues par la Chine et les États du Golfe. Quatre banques chinoises[16] apparaissent sur la courte liste des 10 premières banques du monde et la Banque industrielle et commerciale de Chine (ICBC) y occupe le premier rang). Enfin, dans le « Global 500 – The World’s largest Corporation » pour l’année 2013, les deux cent treize plus importantes sociétés multinationales appartiennent aux pays du BRIC (Brésil, Russie, Inde, Chine) contre 30 en 2000.

Déplacement des circuits du commerce international. Selon la Banque asiatique de développement, le commerce Sud-Sud a été multiplié par vingt depuis l’an 2000, contre quatre seulement pour le commerce mondial. Entre 2003 et 2013, le volume des échanges entre les pays de l’Amérique latine et des Caraïbes et la Chine a été multiplié par dix; le volume des échanges entre la Chine et l’Afrique, par vingt.

L’OCDE a qualifié ces mouvements de « BASCULEMENT DE LA RICHESSE, » et ce basculement a déplacé le centre de gravité de la planète. les capacités qui ont permis à l’Occident de dominer la planète, depuis cinq siècles, ne sont plus sa propriété exclusive.

Par ailleurs, les institutions financières internationales affirment quasi unanimement que l’apport de l’Asie au PIB mondial doublera d’ici 2050, soit de 25% à 50%. Voilà la vraie source du protectionisme qui gagne l’Occident effrayé par la montée de la concurrence qu’annonce cette très forte variation dans la production du PIB mondial.

Le basculement de la richesse de l’Ouest vers l’Est et le Sud du monde marque la fin de la  prépondérance occidentale exercée depuis quatre siècles et l’internationalisation des moyens de produire croissance et richesse. Il coincide avec l’émergence de l’ère numérique et son déploiement universel.

On ne peut plus penser le monde hors de ce système nerveux technologique. L’ère numérique est en croissance exponentielle; on parle d’une croissance de l’humanité numérique qui totaliserait sept milliards d’internautes en 2050 dont plus de quatre milliards en Asie, puis  du transfert des activités humaines, du réel au numérique. Nous serions aujourd’hui à 10% de ces transferts et on anticipe une accélération dand l’avenir. Jack Ma, le patron d’Alibaba, la grande plateforme chinoise de vente électronique  [17]vise deux milliards de clients.

Croissance de l’investissement dans l’expansion numérique. Pour les années 2013 et 2014, on a estimé à 2.8 trillions$ le volume annuel de ces investissements à l’échelle mondiale.

Le déploiement de l’ère numérique inaugure une civilisation universelle de l’interaction humaine inconnue de toutes les générations qui nous ont précédé, une civilisation ou les systèmes intelligents encadrent de plus en plus les formats de nos activités dans ce temps ou nos relations avec une population de robots sont en croissance continue.

Telles sont les composantes de la nouvelle carte économique, financière et commerciale du monde. L’agriculture et l’agroalimentaire y occupent une place majeure.

Entre 1950 et l’an 2000, les États-Unis et l’Union européenne sont les deux puissances maîtrisant l’essentiel du marché agricole mondial. Les Américains y occupent le premier rang jusqu’en 1982 puis cèdent leur place aux Européens qui occupent, à leur tour, ce premier rang. Ce passage s’explique par la Politique agricole commune européenne (PAC) inaugurée en 1962 et dont le succès propulse l’Europe, en moins de 20 ans, au tout premier rang de l’économie agricole internationale.

Souhaitant reprendre leur place, les Américains placent la question agricole à l’ordre du jour de l’Uruguay Round en 1986 et obtiennent partiellement satisfaction dans le texte de l’accord de Marrakech de 1994. Bref, jusqu’à la fin du XXe siècle, l’économie mondiale de l’agriculture est dominée par les deux puissances que sont les États-Unis et l’Europe.

Cette domination se termine au début du présent siècle. En 2001, l’Organisation mondiale du commerce (OMC) place l’agriculture à l’ordre du jour du cycle de négociation de Doha, dit cycle de développement. Quinze ans plus tard, cette négociation n’est pas aboutie. La querelle n’est plus entre Bruxelles et Washington. Ce sont ces deux poids lourds qui sont pris à partie sévèrement par les pays africains qui refusent d’obtempérer à leurs exigences:  mettre fin à tout programme public d’appui à leur secteur agricole et  ouvrir leur marché aux produits des deux puissances agricoles, sans réciprocité. À l’unanimité, les Africains se retirent de la négociation à Cancun, en 2003.

L’Organisation mondiale du commerce (OMC) a tenté en vain, l’année dernière, de fermer le volet agricole du cycle de Doha. En débats, le cadrage de l’utilisation des stocks cumulés par les pays développés à des fins de sécurité alimentaire ; le traitement spécial des pays en développement comprenant les conditions du développement du commerce Sud-Sud des produits agricoles et la hausse souhaitée des droits de douanes.

La négociation a échoué et la querelle s’est étendue.

Le Brésil et l’Inde ont ajouté leur poids à la contestation des thèses européennes et américaines. Le Brésil demande le démantèlement des politiques de soutiens pratiquées aux États-Unis et en Europe; l’Inde refuse catégoriquement d’obtempérer aux demandes américaines et européennes pour mette fin à sa politique de stockage de denrées comme réserve en cas de nécessité et de vente de céréales subventionnées (riz et blé) à plus de 800 millions de ses citoyens.

Ces positionnements des Africains, des Brésiliens et des Indiens et de certains de leurs alliés montrent les mutations du marché agricole mondial, la place occupée désormais par les pays émergents et les pays en développement. Entre 2001et 2004, la part des exportations de ces pays en produits agricoles est passée de 49% à 62%, celle des importations, de 39% à 57% et le commerce agricole Sud-Sud n’a pas cessé de croître. À titre d’exemple, rappelons que le Brésil est devenu un important fournisseur de produits agricoles au Moyen-Orient. En 2000, ses ventes à l’Égypte totalisaient 183 millions$ puis 2 milliards$, dix ans plus tard.

Bref, dans les toutes premières années de ce siècle, le basculement du centre de gravité de l’économie agricole s’est opéré en faveur des pays anciennement dits du Sud dont le Brésil, l’Inde qui connaitra prochainement une balance agricole favorable et la Chine qui reste, à ce jour, déficitaire. À côté des États-Unis et de l’Europe, ces pays et quelques autres[18] dont certains sont qualifiés « de nouveaux acteurs agricoles » font désormais partie des premiers pays agricoles du monde. Ils disposent d’appareil de recherche de haut niveau, d’entreprises multinationales du domaine de niveau mondial et, pour certains d’entre eux, de réserves financières considérables.

Le Brésil occupe la troisième place dans la production et l’exportation agricoles mondiales;

l’Inde a vu sa production agricole quadrupler depuis un demi-siècle et occupe le premier rang dans la production du lait et des légumineuses, le deuxième pour l’aquaculture, le riz, le blé, les légumes, la canne à sucre etc. Le premier rang lui reviendra demain pour l’exportation de viande de bœuf (buffle).

La Chine, puissance agricole majeure, produit 18% des céréales, 28% des viandes, 30% du riz et 37% des fruits et légumes parmi toutes ces productions dans le monde. De plus, la Chine est la première productrice aquacole mondiale. Bref, l’économie de l’agriculture n’est plus dominée par les États-Unis et l’Europe.

Elle est irrémédiablement mondialisée au quatre niveaux de la production et de la consommation, de la demande et des échanges. Selon l’OCDE, les pays émergents et les pays dits en développement assureront plus de 75% de la production agricole supplémentaire d’ici 2025.

Cette recomposition extrême de la production agricole et agro-alimentaire mondiale s’est accomplie en quelques brèves années seulement, de 2000 à aujourd’hui. Elle illustre ce basculement de la richesse de l’Ouest vers l’Est et le Sud du monde. Depuis 2005, le soutien aux agriculteurs a augmenté de 130% en Chine et de 60 % au Brésil contre 40% aux États-Unis. En 2012, les dépenses d’aide du gouvernement chinois en faveur des programmes agricoles ont été augmentées de 72 milliards$ et portées à près de 100 milliards$.

Cette recomposition a amené de nombreux pays et de nombreuses communautés à réviser leur politique du domaine : Loi agricole américaine de 2013; réforme en cours de la PAC européenne (2014-2020), loi de 2013 sur la sécurité alimentaire nationale en Inde;  important volet agricole dans le 12e plan quinquennal de la Chine en 2011; plan de dynamisation de l’agriculture de 2013 au Japon; programme d’accélération de la croissance au Brésil etc.

Dans ses Perspectives agricoles 2014-2023[19], l’OCDE évoque avec raison les mutations considérables de « l’action publique » dans le domaine agricole. L’action publique évoquée par l’OCDE, dissimule une multitude de niches fiscales favorables, des grappes de subventions, de soutiens dits structurels ou sectoriels. En 2013, les pays de l’OCDE ont appuyé leur secteur agricole à la hauteur de 258 milliards USD. Pour la période 2014-2020, l’Union européenne a fait des provisions de plus de 500 milliards USA (408.3 milliards EUR) en soutien à ses producteurs agricoles.  Ces appuis sont gigantesques !

Elle explique aussi la part prise par l’économie agricole et agro-alimentaire dans les négociations commerciales bilatérales et multilatérales tels, dans le premier cas, l’Accord de libre-échange entre le Canada et la Corée et, dans le second cas, les Accords de partenariat Atlantique et Pacifique négociés ces dernières années par le Canada et l’Union européenne et un consortium de pays de la zone pacifique.

La Coop fédérée

L’espace agricole global recouvre désormais tous les pays du monde. Il mobilise en permanence 1.35 milliards d’agriculteurs, produit annuellement, selon les données de 2014 plus de 5,500 millions de tonnes d’aliments (4761) d’une valeur de 10,800 milliards$, contribue à plus de 10% du commerce international et nourrit quotidiennement sept milliards trois cents millions de personnes.

Ne nous laissons pas aveugler par ces chiffres et n’oublions pas que l’agriculture est d’abord locale dans sa production, sa consommation et les échanges qu’elles provoquent.

Notre contribution à cet espace est imposante. Le Canada occupe le cinquième rang des exportateurs agricoles du monde et nos exportations du domaine totalisaient 52 milliards$ en 2012 comparativement à 10 milliards$ en 1990. Près de 50% de ces exportations sont destinées aux États-Unis suivis du Japon et de la Chine (842% depuis 2012) qui a déclassé l’Union européenne et la Corée quis’est hissée au troisième rang de nos clients du domaine.

Ce monde-là, votre monde a connu une transformation radicale depuis le milieu du dernier siècle. Comment se situer sur cette nouvelle carte économique du monde? Je vous dis sans prétention ce que j’ai noté de plus important en préparant notre rencontre.

J’ai relevé précédemment l’impression de dynamisme qui se dégage de l’inventaire détaillé établi par Jacques Saint-Pierre concernant la vie de votre organisation dans les années 70 et 80. Je notais qu’elle a aussi connu, pour la première fois, des enjeux et défis qui l’accompagneront jusqu’à aujourd’hui; la consolidation de ses membres dans des unités plus grandes et, en conséquence, aux capacitées renforcées; l’équilibre des comptes qui se décline finalement en équilibre entre profit /perte et investissements;  le choix entre développement par filières et activités spécialisées ou développement certes spécialisé mais unifié sous une même gouvernance.

Depuis des orientations ont été retenues et des choix ont été faits.

Je note, en priorité, que la Coop fédérée a été capable, à toutes les étapes de son histoire indissocialbe de celle du monde, de protéger son intégrité institutionnelle corporative et d’accroitre sa taille, ses activités et son rendement.

Avec un chiffre d’affaires qui évolue favorablement depuis 10 ans et qui a connu une forte croissance de près du tiers depuis 2010, chiffre d’affaire qui dépassera les six milliards$ en 2016, la Coop fédérée occupe la 16e position dans le palmarès des cinq cents plus grandes entreprises du Québec, palmarès dont la première position est ocupée par le Mouvement des caisses Desjardins. Dans sa documentation en langue anglaise, la Coop fédérée se présente comme «  the first agri-food Group in Québec, second in Canada and 24th largest agri-food cooperative in the world. » Pour le dire autrement , elle constitue un vritable fleuron de l’économie québécoise avec ses extensions et établissements d’affaires ailleurs au Canada et dans le monde.

Le Québec a besoin de ces fleurons pour sa sécurité politique et économique, son poids dans la fédération et ses prestations dans les négociations internationales. Les producteurs liés à l’agriculture et à l’agroalimentaire ont eux aussi besoin de cette mise en commun de ressources qui leur permet d’accéder à des services directs ou indirects de qualité, à des sources de financement et à des marchés conséquents.» Dans ce monde nouveau ou les capacités de produire se sont universalisées, il est indispensable de disposer de masse critique face à la concurrence.

Je note aussi le travail de la Coop fédérée pour consolider ses assises, cette transition difficile et nécessaire. Vous y êtes engagés depuis la révolution tranquile, depuis maintenant un demi siècle. De l’établissement d’Olymel en 1991 né de la fusion du Groupe Olympia et la division du domaine  de la Coop fédérée et de son développement dans l’Ouest canadien à compter de 2001, de Chrysalides à BMR, je crois avoir bien vu  les choix stratégiques de votre groupe : disposer de composantes aux entités forte et à la loyauté  certaine, « des Québec fort dans un Canada uni » comme dirait Yvon Deschamps d’autant que vous vous installez dans l’Ouest, je viens de le rappeler, et en Ontario dix ans plus tard ou vous faites, je crois, de bonnes affaires.

Cette orientation répond sans doute à des nécessités financières et à des impératifs institutionnels. Elle répond surtout à des exigences de qualité qui doit rester votre première signature. Elle répond aussi à une concurrence qui force la production de biens et  de services de qualité à des coûts maitrisés et acceptables.

L’intégrité institutionnelle et la consolidation des assises étant acquises, ce qui est fondamental pour toute organisation à laquelle vous pouvez vous comparer, les autres tâches peuvent être conduites avec vigueur et rigueur. Je me contenterai d’évoquer les deux mondes que nous habitons désormais; le monde réel dans lequel nous avons toujours opéré et le monde virtuel qui, apparemment, absobe progressivement le premier.

Dans le monde réel, je pense à l’analyse des marchés et à la juste compréhension de leur transformation en raison des changements du monde évoqués précédemment. Dans les prochaines années, le marché canadien va continuer de croitre, de 36 millions actuellement à 39 et 46 millions respectivement pour 2025 et 2050. La croissance au Québec sera plus lente, de 8,3 millions actuellement à 8,7 et 9 millions pour 2025, 2050. Le marché américain sera lui aussi en croissance réelle, de 326 millions aujourd’hui à 357 et 439 millions respectivement en 2025 et 2050. Il nous faut prévoir pour ce marché si important pour vous, outre une augmentation continue de la production agricole et agroalimentaire américaine, une vive concurrence en provenance des nouveaux producteurs dans le monde. Enfin, le marché européen sera stagnant dans l’ensemble et, en baisse, dans plusieurs pays en raison d’une chute de leur population. Les marchés de l’Asie et notamment de l’Asie du Sud (qui comprend l’Inde) et  de l’Afrique enregistreront, dans les prochaines trente années,  une croissance spectaculaire; plus 1,2 milliard pour l’Afrique, plus 1 milliard pour l’Asie.

En 2050, l’Asie et l’Afrique compteront pour près de 80 % de la population mondiale et selon la Banque mondiale, on trouvera en Asie trois milliards quatre cents millions de membres de la classe moyenne, le plus important marché solvable de la planète et, en Afrique, entre six et huit cents millions de personnes de la classe moyenne.

Dans le monde virtuel, je pense à l’alliance entre d’une part  l’agriculture, l’agroalimentaire et l’alimentation et d’autre part, le numérique. On croyait le phénomène limité aux États-Unis  ou les grands du domaine explorent les possibilités ouvertes par cette alliance comme le montre  Amazon qi vient de s’associer à Tyson Foods, l’un des géants de la viande pour la livraison de repas en kit (en vrac). Cependant le récent salon de la Food Tech qui s’est tenu à Milan, en mais dernier, a fait la preuve que ce développement est aussi européen voir international. On a estimé la valeur des investissements effectués dans le secteur depuis 2005 à plus de 12 milliards de dollars.

En cause, comme dans toutes les organisations comparables, vos modes de gouvernance institutionnelle, vos systèmes de consultation et d’information, vos procédés de gestion des personnels, vos manières de collecter et de conserver et, désormais de numériser les éléments utiles de vos travaux; vos habitudes de fabrication et d’utilisation de vos tableaux de bord. Vos dispositifs pour la prospection des marchés, la livraison des produits, la communication avec vos clients etc.

En cause également, les nouveaux supports technologiques : robots, satellites,  drones et systèmes équipés d’unités de mesures, de caméras,  d’encodeurs et d’algorithmes pour effectuer les fusions, les synthèses et les communications de système produisant des analyses permanentes et en temps réel consacrées à la qualité des sols, des eaux et de l’air; à la détection des problèmes techniques sur les équipements lourds mécanisés et sur les bâtiments; captation et information en temps réel des conditions biométriques des troupeaux et/ou de la santé des plantes, de leur état de croissance et des signes de maladies.

Les bénéfices du numérique pour l’agriculture s’étendent et s’étendront à la maitrise des conditions des sols, à l’utilisation de l’eau et des pesticides, au suivi de l’évolution des troupeaux ou à la cueillette des récoltes. La robotique appliquée à votre univers soutiendra la trilogie qui vous importe : traçabilité, salubrité, durée et qualité de la conservation. Les drones demains regarderont les rizières du Vietnam, les champs de blé de l’Ukraine, les troupeaux de Mandchourie, les plantations de café de la Côte d’ivoire, les forêts du Brésil et les érablières de la Beauce ! Ils inspecteront vos champs, vos troupeaux, vos récoltes, vos routes et vos ponts. Ils surveilleront vos domaines et vos équipements. Ils le font déjà ! Dans son dernier rapport, The Association for unmanned vehicle System International évoque des investissements colossaux pour le développement de l’utilisation des robots de terrain ou volants dans la prochaine décennie « majoritairement dans le secteur agricole. »   Certains annoncent qu’ils remplaceront 60% de l’actuelle main d’œuvre et produiront des économies de grande portée.

Que nous a appris notre voyage immobile dans ce siècle décalé de 1920- 2020?

Que l’agriculture et l’agroalimentaire constituent un domaine d’exception dans la production humaine et qu’ils ne peuvent, en conséquence, se voir appliquer les normes et règles générales du commerce.

Que l’agriculture et l’agroalimentaire constituent un domaine d’exception qui doit être pensé et soutenu comme tel dans les politiques nationales, les négociations internationales, bilatérales ou multilatérales.

Que l’agriculture et l’agroalimentaire constituent un domaine d’exception qui doit être considéré, par chaque État, comme inaliénable. D’où l’importance d’en assurer la viabilité, la durabilité et la qualité par des appuis solides, entre autres pour la recherche  et des formules de financement spécifique assurant la relève.

Que l’agriculture et l’agroalimentaire constituent un domaine d’exception pour tous les États du monde et qu’en conséquence, soient intégrés, dans les négociaitions à venir, les besoins des États du Sud, et la protection de leur marché comme condition du développement leur agriculture nationale. Ce besoin est absolu, la croissance prévisible et exponentielle de la demande en aliments se situant en Afrique subsaharienne et en Asie du Sud ou naîtront deux milliards de personnes dans les trente cinq prochaines années et qui sont les deux régions les plus pauvres du monde.

Que nous a appris notre voyage immobile sur la Coop fédérée dans ce siècle décalé?

Que l’action de milliers de cultivateurs, hommes et femmes modestes pour la pluspart, a créé une formidable réserve de ressources que la Coopérative des coopératives a harnachée et structurée pour en faire un secteur vital et stratégique de l’économie du Québec. Nous leur devons beaucoup et votre centenaire vous donnera occasion de leur dire : « Gens du pays, c’est à votre tour … » Leurs actions propres, celles de leur coopératives locales conjuguées aux initiatiVes de la Coop fédérée  ont été aussi déterminantes pour le maintien de la vitalité dans les régions du Québec, régions qui, ensemble, forment notre territoire national.

Que l’organisation de notre secteur agricole et agroalimentaire, selon la formule coopérative, a été rendue possible grâce aux initiatives conjuguées de milliers de coopérants et de l’État du Québec. En ce temps ou la thèse du moins d’état est actée en Occident sans discernement, il importe de faire voir ce que des initiatives complémentaires citoyens-état ont produit durant les cent ans de votre existence. Cette conjuguaison est aussi indispensable pour la protection de notre marché comme le fait, selon diverses méthodes, la quasi-totalité des pays du monde; pour la négociation de notre part de ce qui constitue le marché international de l’agriculture et de l’agroalimentaire, pour la défense des intérêts des professionnels du domaine, producteurs, transformateurs et promoteurs, ainsi que pour la défense des intérêts des consommateurs.

Nous aurions dû apprendre que ces ressources et avancées pourraient être contredites par l’impact des changements climatiques dont l’analyse a été constamment mise à jour par la FAO. Elles pourraient l’être aussi par de fausses batailles entre les tenants du libéralisme économique intégral et les tenants d’une politique faisant de l’État et des acteurs du secteur privé des partenaires indispensables l’un de l’autre. Il apparaît évident que l’agriculture ne peut pas être pilotée par la seule loi du marché; que les impératifs de la sécurité alimentaire doivent être pris en compte par les pouvoirs publics; que des régions du monde qui verront leur population doubler en moins d’un demi-siècle auront besoin impérativement de politiques publiques solides comprenant des mesures visant la régulation des prix et la protection des marchés.

Le coopératisme m’a aussi appris autre chose. L’activité humaine n’est pas purement productiviste ou conflictuelle. Elle éclaire le lien de promesse qui fait progresser les trois grandes attentes des femmes et des hommes ou qu’ils soient dans le monde : un niveau de vie convenable; un état de droit et un régime de compassion sociale. À leur manière, les membres deS coopératives locales rassemblés dans la Coop fédérée ont contribué, depuis un siècle, à la réalisation de ces attentes au pays du Québec.

Montréal, le 21 septembre 2016.

Intervention de Jean-Louis Roy au Rendez-Vous La Coop 2016.

[1] Fertilisants – azote, phosphore, potasse) sélection des semences, développement des souches de blé etc

[2] 9,5% des exportations totales de marchandises dans le monde au cours de la même année.

[3] 6,1 milliards$ soit cinq  à six fois le volume de exportations d’Hydro-Québec.

[4] Agriculture 17%; fabrication d’aliments 33%; magazin d’alimentation, 14%; grosiste aagricole, 15% et, restauration, 21%.

[5] « L’histoire économique des Canadiens français, écrit Edmond de Nevers à la fin du XIXe siècle est  celle d’un pays agricole et cette histoire a été absolument subordonnée à son histoire politique. Cette appréciation est partagée par Albert Faucher, l’un des vrais spécialistes de notre histoire économique : «les Canadiens-français, écrit-il, ont vécu en marge des grands courants économiques jusqu’au début du XXe siècle.»

[6] La préoccupation pour la sécurité économique du Canada français n’était pas complètement nouvelle comme le montre les exemples suivants : la création en  1832, d’une maison canadienne de commerce; la déclaration de Saint-Ours de mai 1837 qui propose le boycottage des produits venant de l’extérieur et marque son appui à ceux qui établiront ici des manufactures…

[7] Jean-Louis Roy, les programmes électoraux du Québec, Tome 1 p.229.

[8] Jacques Saint-Pierre, Histoire de la coopérative fédérée, Québec, PUL. 1997. p.41s

[9] Idem, p.48

[10] Idem, p.10.

[11] La négociation est quasi permanente, Après l’Accord général sur les tarifs douaniers et le commerce  (1947), ce sera le Kennedy Round en1967, le Tokyo round en 1973 et l’Uruguay round en  1986 et 1992.

[12] Michel Morisset, Politique et syndicalisme FRICOLES AU Québec, Québec, PUL, 2010, p.15.

[13] 645 coopratives en 1945 et 230 en 1960.  Saint- Pierre, op.cit. p.161

[14] Jean-Louis Roy, Les programmes électoraux du Québec, Montréal, Leméac, 1970, Tome 2 p.360.

[15] Saint-Pierre, op. CIT, P. 231.

[16] La Banque industrielle et commerciale de Chine, la Banque de construction de la Chine, la Banque de Chine et la Banque agricole de Chine.

[17] Vente de 248 milliards$, 120 milliards$ pour Amazone et 80 milliards pour E Bay.

[18] L’Australie, la Nouvelle Zélande, le Canada, l’Argentine, l’Ukraine, le Kazakhstan, l’Afrique du Sud, l’Indonésie, la Malaisie,  la Fédératin de Russie, le Vietnam, le Cambodge, le Myanmar etc.

[19] OCDE, Perspectives agricoles de l’OCDE et de la FAO 2014-2023, Paris, Édition OCDE, 2014.

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