Partenariat international
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16 octobre 2016
RENÉ LÉVESQUE ET LA FRANCOPHONIE AFRICAINE

Monsieur le président, chers amis,

Au XVIe siècle, on appelait « cosmographes » ceux qui voyageaient dans le vaste monde pour y  enrichir les cartes de la planète et y décrire les sociétés humaines rencontrées. Ainsi naissaient des filiations étonnantes, Jean-Jacques Rousseau qui n’est rien sans Montaigne et Montaigne qui n’est rien sans André Thévet, l’auteur de Les singularités de la France Antarctique (Le Brésil d’aujourd’hui) et le plus important cosmographe de son temps.

Dans la première tranche de sa vie professionnelle, René Lévesque est comme un membre de cette confrérie très ancienne. En effet, la première partie son – Attendez que je me rappelle – appartient à cette littérature des cosmographes. Il partage avec eux une passion pour la géographie, les systèmes autres et les filiations.  Les siennes sont multiples : Londres, « ma première grande ville de l’autre bord et dont la magie a survécu à toutes les comparaisons que j’ai pu faire par la suite»; un peu beaucoup aussi l’Amérique, « cette société si proche et si profondément différente de la nôtre, » ce Sud de la frontière qui l’attire si fort qu’elle le transforme même en « yankee-québécois », selon ses mots; un peu moins l’Asie, « région cependant, que j’ai envie de connaître, » écrit-il en 1952. Rapide retour sur l’Amérique dont les commencements impressionnaient tant René Lévesque : « Jamais, écrit-il, jamais depuis la Grèce antique un pays n’a vu un tel concours de génies se pencher sur son berceau. »

                                                                          I – Avant 1960

C’est un grand tour dans et de l’Histoire contemporaine et un grand tour de la planète qu’offre la première partie de son autobiographie. Divisée en «périodes,» pour retenir sa propre classification, elle nous convie à le suivre dans l’Europe de la seconde Grande Guerre, « cette ample folie,» suivie d’une période américaine. Voici à nouveau l’Europe au lendemain de la mort de Staline et, intercalée entre les deux versants de l’Atlantique Nord, l’Asie «que j’avais envie de connaître au-delà de l’assignation en Corée,  pays qui ne me disait pas grand-chose.» Suit le Grand Nord dont il trace de sublimes esquisses. Certains portraits sont inoubliables : Daladier, Gorbatchev, Goering, Roosevelt (« je me suis abondamment nourri de FDR. ») McCarthy,  Gorbatchev et quelques autres. Et en dix mots aussi, des synthèses  magistrales qu’il nomme « ambiances.» De ces synthèses émerge un jeu de normes et d’appréciations, des fragments convergents d’une ample perception du monde qui nourrira sa pensée et son action politiques. Et de rares confidences dans ces pages gorgées d’intelligence. «De ces années-là, écrit-il, rien qui ne fut passionnant » au point où je désirais «  que rien d’humain ne me fût étranger. »

Il y a des fragments de la planète, des sociétés entières et beaucoup de monde dans l’univers de René Lévesque, globe-trotteur et journaliste. Mais l’Afrique sub-saharienne comme une terre vue, foulée et sentie y est absente. L’Afrique comme mosaïque de nations appartenant à des aires spirituelles, culturelles et linguistiques différentes selon qu’elles sont du bord des mers, de la forêt ou de la savane, nomades ou sédentaires, Peul, Bantou, Manding, animiste, musulmane, chrétienne, métissée ou sans mélange (cette impossibilité), bref ce continent aux trois milles langues, cette partie du monde si diverse qu’il faut parler des Afriques plutôt que de l’Afrique est absente de ce grand tour de l’Histoire contemporaine et de la planète. Mais nous savons qu’elle n’est pas absente des préoccupations politiques et intellectuelles du journaliste qui, en contraste avec la culture ou l’inculture dominante du temps, lui consacrera, à son premier retour d’Europe de nombreuses chroniques écrites et plusieurs points de mire.

Ce constat est plus qu’intéressant. En ce temps- là et encore aujourd’hui, l’Afrique est pour le Québec une terre très lointaine, des civilisations inconnues, des fréquentations circonstancielles. La géographie est impitoyable. Enfin, les nouvelles du continent sont généralement sanglantes, une chaîne ininterrompue d’appréciations formulées de l’extérieur, dans tous les sens du terme. TV5 nous donne tous les jours une représentation oblique des évènements du continent. Chez-nous, dans les années 50 et 60, la tradition missionnaire était encore vibrante. Ils étaient des milliers, plus de dix milles selon Lionel Groulx  dans son Canada-français missionnaire, véhiculant ici une image de ce continent à convertir qui n’avait rien de bien inspirant.

Politiquement, le Québec d’avant 1960 n’a aucune capacité ou volonté politique, aucune présence institutionnelle lui permettant d’être lié au continent. Vérité à Québec, vérité à Ottawa. La politique extérieure de la fédération émergeait alors difficilement de la longue période coloniale et pour les premiers mandarins internationaux d’Ottawa, l’Afrique, c’est l’Afrique anglophone, moins encore, l’Afrique du Commonwealth. Rien pour le Québec dans ça. Il faudra attendre les années 70 pour que le gouvernement fédéral étende aux pays francophones du continent la coopération développée avec les pays africains membres du Commonwealth et trafique un coupe-feu diplomatique pour bloquer les velléités québécoises de planter le fleur de lys au Sud ou au Nord du Sahara. On pense notamment au projet d’ouverture d’une Délégation du Québec à Dakar en 1978. On ne saura jamais ce qu’aurait produit cet investissement politique dans la longue durée.

Qu’aurait retenu le journaliste René Lévesque, dans les années 50, de visites à Gorée ou à Ouidah, de rencontres avec Senghor, Houphouët-Boigny, Cheikh Anta Diop,  d’un détour par Tombouctou, Grand Zimbabwe ou Lalibela, de discussions avec les syndicalistes africains alors assez puissants, des résistants et des enfants des résistants qui, du Mali à Madagascar, du Maroc au Cameroun ont pris les armes contre les occupants français? Quelles couleurs linguistiques rares aurait-il mélangées sur sa palette pour montrer le continent au moment où il accédait à l’indépendance, quelles formules ciselées et si personnelles auraient-ils créées, quels mots directs pour dire l’essentiel?

Nous sommes en 1956. Radio Canada commande une première série d’émission à René Lévesque. Ce premier Point de Mire portera sur Suez. Nous voici enfin sur le continent africain mais dans son nord, sa partie arabe, dans ce grand pays qu’est l’Égypte absorbé alors par deux desseins majeurs : le panarabisme dont le colonel Nasser se fait le champion et la décolonisation que la conférence de Bandung de 1955, a hissés au tout premier rang du calendrier international.

Quelles hypothèses pour évaluer la politique nationale du Caire relative au canal de Suez que nous nommons, en Occident, la crise de Suez? René Lévesque en propose deux qui sont indissociables et qui font l’histoire depuis près de deux siècles. «  Tragédie conjointe des empires coloniaux et des peuples humiliés? Arrogance inconsciente des dominateurs et enfin, après une si longue résignation, le sursaut rageur des dominés? «

Toute la conférence de Bandung de 1955 dédiée à la décolonisation est dans ces catégories, tout Bandung et toutes les durables résistances qui, du Nord du Sénégal  à l’Algérie, de la Guinée Conakry au Nord-Est du Nigéria ont installé depuis longtemps la résistance dans les esprits et dans les faits.

Ces catégories seront reprises et renforcées par René Lévesque dans une contribution à la Revue Moderne de mars 1960 qui, cette fois concerne, l’Afrique subsaharienne dont 15 pays viennent d’accéder à l’indépendance.

Au-delà des images « séculaires et superficielles», ce texte intitulé «  Dark Africa » concerne un « continent qui est une bonne pâte foncée que chacun a exploité à sa guise. » Et dans ce style unique qui lie rythme et vision, René Lévesque nous entraine dans ce monde hybride de faits vérifiés  et de solides convictions :

« Et voici tout à coup que cette Afrique surgit dans nos manchettes. Qu’elle nous décroche ses nouvelles capitales comme un poème surréaliste : Abidjan, Bangui, Lagos, Bamako, Conakry, Ouagadougou et Bobo-Dioulasso…et les hommes avec lesquels il faut désormais compter : Tom M’boya, Djibo Bakary, Hama, Senghor, Ouezzim Koulibaly, Sékou Touré, Nkrumah… »

Mes amis, dans la vallée du Saint-Laurent et dans bien des parties du monde, ces noms de villes et de personnes étaient alors inconnus. Ici, on savait peu de l’Afrique sinon ce curieux mélange de prières, de quêtes et de nouvelles exotiques contenues dans les publications des communautés religieuses missionnaires, la vraie première multinationale québécoise avec ses milliers d’agents sur le continent africain. Il y avait aussi l’ouvrage de Jean-Marc Léger de 1958, Afrique française, Afrique nouvelle, ouvrage unique par sa qualité et son contenu.

René Lévesque a-t-il lu cet ouvrage?

Je n’en sais rien. Cependant, il y a partage d’une forte conviction entre Lévesque et Léger, ces deux grands journalistes,  une conviction qui veut que l’Afrique allégée de la chape coloniale, va s’élancer à fond de train pour rattraper le temps perdu. « Les Africains ne plaisantent pas sur l’essentiel…l’égalité raciale et l’indépendance », rapporte René Lévesque, è la suite d’une conversation avec un missionnaire rencontré dans un restaurant de Montréal.

Telle était, en 1960, la conviction de René Lévesque.

L’Afrique peut-être bien ou mal partie, mais l’Afrique partie s’arrachant aux formes extrêmes de domination politique, d’exploitations économiques subies et de destructions sociales et culturelle endurées jusqu’au trafic humain pensé, organisé et déployé par les Européens comme un autre trafic, sans plus, durant des siècles.

On se rappelle l’usage fait un jour par monsieur Lévesque de la situation rhodésienne, de sa condamnation de ces « petits et gros bwanas qui nourrissent ici « un climat rhodésien.» Cette situation, il la connaît plutôt bien. Dans un texte de 1960, il évoque ces deux cents milles (200,000) Blancs  qui sont comme une poignée de vrais citoyens et qui croient être faits pour régner. Ils dirigent, gouvernent, donnent des ordres et des taloches.  C’est « le vieux dieu britannique » qui l’a voulu ainsi, écrit-il comme il y a le vieux dieu français, le vieux dieu allemand : deux cents milles Blancs (2000 000) et sept millions huit cent milles (7,8000 000) habitants qui sont faits pour obéir. Certes, on leur offre le « partnership, » une sorte de parité qui s’arrêterait net dès que « quarante Noirs auraient la même voix au chapitre fédéral qu’un seul visage pâle.»

Si l’ami du missionnaire rencontré par René Lévesque, le docteur Banda est en prison, René Lévesque rappelle que Nkrumah est « sorti de prison si vite qu’il prêta serment en livrée de prisonnier»; que le Sultan du Maroc et Bourguiba le Tunisien, « naguère pauvres pions qu’on jetait négligemment dans les tiroirs de l’exil, sont aujourd’hui plus Sultan et plus Bourguiba que jamais, que le colonel Nasser pique des rages affolées quand M. Dulles lui retire l’argent pour son barrage d’Assouan;» que les nationalistes malgaches, «qu’on étouffait dans leur propre sang il y a une douzaine d’années, s’apprêtent à proclamer la République souveraine de Madagascar.» Signature : René Lévesque; année,  1960; vérification des faits, vrais et justes.

Dans un texte luxuriant, René Lévesque plaide pour qu’aux images d’une Afrique de jungle, d’une Afrique de brousse, d’une Afrique guerrière, d’une Afrique docile, d’une Afrique de mission dont chacune garde sa petite part de vérité, soit ajoutée « celle qui est en train de les absorber toutes dans un seul grand tableau révolutionnaire : une Afrique noire qui en a assez, qui se débat et vote à tour de bras pour l’émancipation, l’autonomie, l’indépendance, peu importe le mot-clé, pourvu que l’Africain se sente enfin l’égal des autres hommes.»  Cette simple phrase – se sentir l’égal des autres hommes- constitue toujours pour les Noirs, hommes et femmes, un horizon qui ne cesse de s’éloigner.

Lévesque insiste. Ce passage d’une conception tronquée de l’Afrique à une Afrique à nouveau incluse dans la famille humaine exige l’abandon de « l’affreuse caricature que deux accidents historiques ont fait naitre : le commerce des esclaves, « le plus crapuleux de tous les crimes collectifs du monde chrétien;» et  le découpage du continent, en 1885, à Berlin, « cette véritable curée coloniale » qui dessine des frontières artificielles creusant des tranchées au sein et entre les nations et les territoires. » Et tous les autres crimes tel celui, rapporté par Lévesque, avec une émotion palpable : « quand notre siècle a commencé, écrit-il, Le riche et populeux Congo belge, propriété personnelle du roi Léopold fut donné en cadeau à son peuple. » Et pourquoi donc? « Par suite, écrit René Lévesque, d’un scandale et d’un sursaut universel d’indignation lorsqu’on apprit que, pour le larcin le plus insignifiant…un noir congolais se faisait trancher les pieds et les poignets. » Il y en a eu des montagnes et l’assassinat de Lumumba.

En conséquence de siècles de comportements criminels, s’est incrustée ce que René Lévesque nomme  « la fameuse caricature, celle d’un sous-homme, d’un éternel enfant, de ces Noirs qui ne sont pas décidément faits comme nous…peut-être, faudra-t-il toujours les prendre par la main. Ah, le fardeau de l’Homme blanc! » Cette vision de la femme et de l’homme africains est encore incrustée dans les mémoires et les consciences. Comme Secrétaire général de la Francophonie, j’ai entendu 100 fois plutôt qu’une, à Paris et ici, la petite phrase qui nous a si longtemps assassinés au Québec mais cette fois appliquée aux Africains, « Ils ne sont pas prêts…..pas encore.» Rappelez-vous l’ami Sarkozy affirmant avec solennité à Dakar que « l’homme africain n’est pas assez entré dans l’histoire.» Bref rendez-vous à la fin du monde!

Comparant les attitudes de la Grande-Bretagne et de la France à l’endroit de l’Afrique au début des années 60,  René Lévesque confesse une préférence marquée pour celle de Paris  qui offre la souveraineté complète et annonce « un Commonwealth français…une création originale qui a même quelque chance d’être une réponse au plus pressant besoin de notre temps- une véritable communauté d’hommes de races et de couleurs différentes. » Il ne fait aucune référence à une éventuelle organisation qui pourrait, au-delà de la France et de ses colonies rassemblées, les autres pays, gouvernements ou sociétés francophones.

Cet amoureux de la géographie inventorie la situation des colonies britanniques au sud du continent: ce Kenya ou quelques colons privilégiés accordent « à la graine » des droits fondamentaux aux Africains majoritaires; cette Rhodésie dont les dirigeants réclament l’indépendance pour continuer à marcher sur la tête de millions de Noirs. Plus bas encore, (dans tous les sens du terme),  l’Afrique du Sud  ou domine « le plus honteux système de discrimination et d’exploitation raciales jamais mis au point par une minorité soi-disant évoluée. »

 Quinze années plus tard, René Lévesque évoquera, dans le  Jour, les mêmes catégories pour signaler l’acceptation par Lisbonne, après des années de tuerie, de tortures et autres crimes,  du droit à l’indépendance de ses trois colonies africaines.

Les évènements du  continent font alors régulièrement l’objet de ses chroniques; de la guerre du Biafra aux évènements de Rhodésie, du renversement du Négus en Éthiopie aux drames continus de l’Afrique du Sud etc.

Des analyses et des descriptions de  cette période et notamment de ses commencements dans les années 60, proposées par René Lévesque, on peut tirer quelques enseignements provisoires d’ensemble. Son intérêt est indiscutable, constant et très singulier dans le Québec du temps ; son information de qualité est éclairée entre autres,  les rares ouvrages des écrivains du continent, ceux de Léopold Senghor et d’Alan Paton notamment dont il cite la quasi-totalité des œuvres. Dans le dénouement alors en cours du drame, sinon du crime  que fut la colonisation, dénouement qui constitue sans doute l’un des évènements majeurs du siècle dernier, René Lévesque ne s’éloigne jamais de l’essentiel. Sa sympathie va aux Africains dans le bras-de-fer historique qui les opposent aux puissances coloniales qui ont ici leurs relais chez les intellectuels de droite.

                                                     II.- La francophonie

Au moment des indépendances, René Lévesque évoque l’éventuelle création d’un Commonwealth à la française sans référence, directe ou indirecte, à une quelconque possibilité que le Québec y soit associé. Il est vrai que cette hypothèse était alors débattue  par un cercle restreint de leaders africains et certaines personnalités françaises d’obédience gaulliste.  Quinze années plus tard (le 4 juillet 1974), après les forts engagements politiques qui ont marqué sa vie personnelle et politique, René Lévesque publie  une chronique consacrée à la politique étrangère du Parti québécois. Avec l’appui de Maurice Duverger, il paie son tribut à la géographique physique qui fait du Canada et des États-Unis « deux priorités absolus,» étant les deux principaux partenaires économiques d’un Québec souverain. « Realpolitic», ajoute notre chroniqueur.

Ce tribut à la géographie ne s’arrête pas là. Il existe aussi, écrit-il, « une géographie culturelle » dont les exigences, pour un petit peuple comme le nôtre, commandent des relations non moins privilégiées avec les pays francophones, en tout premier lieu la France et la Belgique. Suit un bref commentaire concernant le Tiers-Monde sans mention particulière de sa composante africaine. La même année, saisissant l’occasion de la Francofête, René Lévesque adresse une Lettre à un jeune francophone d’ailleurs. Superbe, cette lettre est publiée dans le Jour du 15 septembre 1974.

Mon cher ami, demandez à votre père », écrit Lévesque. Suit un flux d’évaluations ou d’appréciations qui, regroupées, tracent le profil du monde tel que René Lévesque l’appréhendait alors. Je vous recommande la lecture de cette missive qui est une synthèse de ce que le chroniqueur pense du Québec et des Québécois, de la colonisation et de la décolonisation et de « ce qu’une multitude croissante de Québécois espèrent voir se passer avant trop longtemps, » selon ses propres mots. Laissons-lui la parole :

« Le français, pour nous, ce n’est pas une langue plaquée d’abord par une conquête comme chez toi, et dont la liberté seule a pu redonner le goût. Pour nous, c’est notre identité même. Hors d’Europe, le Québec est la seule extension importante de la vieille souche française. Or, ici même, cette identité francophone est battue en brèche sournoisement, diminuée aussi bien par l’arrogante puissance d’une majorité extérieure et de ses « occupants » que par la démission quotidienne de trop de notables et de politiciens du terroir… »

« Une langue plaquée par une conquête ». Cette photographie est aussi une radiographie tant ce sentiment vit toujours, logé profondément dans le cœur d’un très grand nombre d’Africains dits francophones. La mémoire de ce placage explique peut-être le faible niveau de pénétration de la langue française dans certains pays du continent et le maintien d’un profond attachement pour les langues africaines dont certaines sont aujourd’hui parlées par des dizaines de millions de locuteurs et ont une existence dans l’espace numérique.

Devenu premier ministre, René Lévesque évoquera la francophonie[1], à plusieurs reprises,  devant des auditoires privilégiées tels les participants aux Rencontres francophones du Québec. Le discours est plus précis et plus inclusif puisqu’il fait leur part aux différents territoires de la francophonie répandus sur tous les continents du globe : les vieux pays, l’Amérique, l’Afrique, l’Asie,  les Antilles; aussi les acteurs de la société civile, l’Agence universitaire de la francophonie, l’Association internationale francophone des aînés, la Fédération internationale des associations d’écrivains de langue française etc.

Le premier ministre Lévesque évoque aussi  la francophone à l’occasion de certaines visites officielles dont notamment celle du président du Sénégal à Québec, en octobre 1983.

Manifestement heureux d’accueillir Abdou Diouf, René Lévesque lui rend un hommage appuyé.

« Vous et nous sommes membres de la grande communauté francophone internationale autour de laquelle flottent tellement de malentendus, tellement d’incertitudes, mais qui existe réellement. Et nous savons tous ici le rôle essentiel que vous même et votre pays, et votre éminent prédécesseur M. Senghor, jouez dans le maintien et le renforcement de la solidarité francophone. 

Il faut garder bien en mémoire que cette francophonie possède un atout évident. Elle regroupe dans un même forum de discussion et d’échanges, des sociétés de tous les continents qui, réunies, détiennent une formidable expérience des conditions du développement. Peut-être que ce regroupement de peuples que rapprochent entre eux l’usage d’une même langue et un bon nombre d’affinités culturelles qui se sont développées en cours de route, détient-elle une clé qui nous rendra plus facile les défis que nous avons tous à assumer. 

 Ici au Québec…nous qui avons été à l’origine de la francophonie, nous croyons que le dialogue francophone doit viser avant tout à faciliter l’instauration d’un meilleur équilibre économique aussi bien que culturel entre nos peuples. »

René Lévesque fait ensuite un rappel essentiel.

« Si le Québec ne s’était pas réveillé ici à l’intérieur du Canada, si le Québec n’avait pas accompli cette Révolution tranquille… il n’y aurait pas de présence canadienne dans ce qu’on appelle le monde francophone. Ce sont nos impôts à nous, Québécois, qui servent à l’ACDI  à aider à certains développements francophones…la présence canadienne s’est intensifiée d’autant dans les pays francophones, en Afrique comme ailleurs, que le Québec bougeait. Et si jamais le Québec se faisait réduire de nouveau à une taille qui n’est pas la sienne…automatiquement décroîtrait aussi la présence « canadienne » dans le monde francophone ».

Claude Roquet a magistralement décrit l’affrontement Québec- Ottawa, Lévesque-Trudeau au sujet d’un éventuel sommet francophone. Durant près de quinze années, cet affrontement a impliqué la France, celle de Valéry Giscard mais aussi celle de François Mitterrand, Senghor et la constellation africaine, politique et intellectuelle,  gravitant alors  autour du père de la négritude. Voilà bien un dossier premier pour nous qui a bénéficié d’un solide appui de la France, du granit! Le dénouement sera l’œuvre des successeurs des deux  premiers ministres à Québec et à Ottawa.  Robert Bourassa sera rapporteur au sommet de Versailles, la place du Québec sera totalement occupée dans «  un grand sommet,» le seul possible tant l’idée d’un grand et d’un petit somment, le premier pour les grands gouvernements, le second, pour les autres était absurde et impraticable. Le Québec, comme le rappelait Claude influença et davantage les premières impulsions de ce qu’on désignait alors la francophonie du Sommet. J’arrivai à Paris, comme Délégué fédéral, au moment où ces évènements se déployaient dans une apparente aisance. Mais je savais que la lutte avait été longue conduite dans la continuité par nos politiques  et servie par des esprits remarquables qui étaient de grands diplomates, Claude Roquet, Jean Tardif et Clément Duhaime. Autre bénéfice pour le Québec de leur réussite, j’hériterai, au Sommet de Québec de 1987, de la présidence du comité sur la réforme des institutions francophones. Tout ce qui compte en francophonie viendra présenter vision et propositions diverses à la Délégation générale de Paris et, notre projet de réforme sera retenue au Sommet de Dakar en 1989.

                                                               Le voyage inachevé

Les années difficiles s’estompent et René Lévesque reprend apparemment avec bonheur son ancien métier. Nous voici en 1987. Le deuxième Sommet de la francophonie se réunit à Québec, René Lévesque reprend son tableau noir, sa baguette qu’il fait glisser sur ses cartes géographiques, la cigarette est là aussi. « C’est une langue belle » lance le générique de l’émission spéciale produite par TVA à l’occasion de la tenue à Québec du second sommet des chefs d’États et de gouvernements de la francophonie, émission animée par René Lévesque.

L’image est saisissante, extraordinaire. Voici  Point de mire dans sa version TVA, voici René Lévesque  un quart de siècle plus tard enrichi de tout ce qu’il a vécu, connu, pensé, réalisé, rêvé. Le voici, comme avant 1960, offrant un grand tour de l’histoire moderne et contemporaine pour expliquer cette Francophonie en question, selon le titre de cette heure rare.

Défilent les puissances et leur itinéraire dans la longue durée du temps, celles qui gagnent et celles qui abandonnent par exemple l’Amérique et l’Inde quasi simultanément. Et pour la France, une seconde colonisation, l’Indochine, le Maghreb et une énorme tranche de la race noire. Défilent les invités qui sont tous des grands témoins de la Francophonie, Senghor, très inquiet; Peyrefitte, très rassuré. Okumba de Quatsegue, très concret; Henri Lopez très athlète de l’esprit; Michel Rocard, très loquace et érudit; Lucien Outers, sobre et direct;  Sophie Bessis très Jeune Afrique, le peu et l’abondance liés.

René Lévesque les écoute, les relance, les regarde intensément. Je vous recommande le dialogue avec Senghor, « le poète » insiste Lévesque, « moi », dit-il, « le prosaïque »!

En débat, le mot même de Francophonie qui, dit Lévesque, réanime des résonances du passé; les équilibres, 1/3 de nantis au Nord, 2/3 de pauvres au Sud, qui expliquent les priorités du temps; les forces en présence; l’autre grande langue qui domine la science, la technologie et les Affaires…Avons-nous ce qu’il faut pour relever ce défi? Pas de menace, dit Peyrefitte. Lévesque allume une cigarette. On y débat aussi la question actuelle de la francophonie économique pour conclure que les réalités et les nécessités plaident pour que soit constitué un grand projet culturel. En débat, le bastion Afrique et la démographie du continent que notre animateur soumet à la discussion ainsi que la situation des femmes.

Dans cette grande enquête, René Lévesque donne la parole aux Africains, s’intéresse à leurs priorités, de l’agriculture à la culture. Et un quart de siècle avant tout le monde, il ose : ce serait quoi, demande-t-il, ce serait quoi  la Francophonie sans l’Afrique, cette francophonie qui  a deux piliers, nous, les Québécois et eux, les Africains? Et en quelques brèves phrases, il explique ce que sera ce sommet de Québec, les choix du développement scientifique et technique, de la culture et de la communication, des industries de la langue, de l’énergie et de l’agriculture comme domaines prioritaires de coopération. Il insiste sur la modernité de ces choix.  Peut-être, ajoute-t-il, nous sommes toujours en 1987, « faudrait-il ajouter démocratie et droits de l’homme ». Bien informé, il annonce la création de TV5 et aussi celle de l’Institut de l’énergie. Le propos est clair, la sympathie, certaine. C’est une langue belle qui a ouvert l’émission et la referme avec la même élégance des mots et des musiques.

Je me suis demandé après avoir revu deux fois cette émission qui aurait pu être produite hier et qui devrait être montrée, je me suis posé une terrible question que je partage avec vous. Quelles relations René Lévesque aurait-il développées avec les chefs d’état africains? quelle contribution (forme et fonds) aurait-il faite à la table du Sommet? Quels outils de coopération et quelle coopération entre le Québec et l’Afrique, quelle présence du Québec sur le continent aurait-il engagé?  Il apparait plus que probable que la francophonie africaine, cet autre pilier du grand projet, aurait bénéficié de son intérêt ancien pour le continent, de sa connaissance de son histoire, de sa compréhension de la situation socio-économique d’un continent qui était pour lui, et depuis longtemps, ni de jungle,  ni de brousse, ni de guerre, ni de docilité,’ ni de mission  mais de développement. Bref, pour tout vous dire, René Lévesque parlait normalement des Africains. Cette posture est encore si rare aujourd’hui qu’il importe de la mentionner.

Fondation René Lévesque,  Québec, le 15 0ctobre 2016.

 

 

 

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