Partenariat international
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23 October 2016
Le Rôle des universités dans le développement économique

Messieurs les recteurs de l’AUF et de l’Université de Montréal,

Chers collègues et chers amis.

 

Je souscris sans réserve à l’idée qui nous rassemble, à l’idée que l’Université a aujourd’hui un rôle comme moteur du développement économique. Certes, cette idée n’est pas nouvelle et ce rôle n’est pas tout à fait absent de l’offre universitaire, disons, traditionnelle. Cependant sa mise en œuvre aujourd’hui est d’une tout autre nature et d’une tout autre exigence en conséquence du basculement de la richesse de l’Ouest vers l’Est et le Sud du monde ainsi que le déploiement universel de l’ère numérique. Combinées, ces deux mutations font entrer la famille humaine dans une phase inédite de son histoire dont les aboutissements nous sont encore largement inconnues. Un nouveau monde est en gestation. Son accès passe par le numérique, pour reprendre les mots de Michel Serres.

Qui peut dire ce que sera la civilisation numérique dans un siècle ?

Qui peut dire ce que sera l’humanité numérique dans un monde où 80% de la population et 70% des internautes vivront sur les continents asiatique et africain dans l’avenir proche ?

Que produira la rencontre de la puissance économique et de la puissance du nombre enrichies par la fécondité extrême des leviers technologiques actuels et à venir ?

Déjà ces leviers bouleversent et renouvellent les systèmes les mieux établis de production des biens matériels et immatériels, de même que la livraison des services. Déjà, ces leviers président à la montée de nouveaux systèmes qui, domaine après domaine, occupent les territoires physiques et métaphysiques des sociétés humaines. On a évalué de 8 à 10% le passage accompli des activités du monde réel au monde virtuel, du monde historique au monde numérique. Ce qui vient est donc tout à fait considérable. Nous voilà, donc toujours en un commencement et déjà les institutions de toute nature, privées et publiques, revoient leur gouvernance et l’ensemble de leurs activités. Un monde nouveau est en gestation. Et ce monde nouveau concerne directement le cœur des missions et des fonctions de l’Université : production, transmission et utilisation des savoirs à des fins collectives ou privées. Nous assistons à une mutation extrême des écosystèmes qui ont rendu possible les pratiques universitaires jusqu’à maintenant. La concurrence est devenue globale et l’offre virtuelle se déploie à vitesse grand V. Dans quelques brèves années, elle couvrira toutes les disciplines, rejoindra toutes les clientèles sur tous les territoires. Voilà pourquoi, comme toutes les autres institutions, l’université doit entreprendre et réussir sa mutation afin de pouvoir opérer dans ce monde nouveau, dans cette civilisation numérique qui doit être une civilisation humaine.

Ses modes opératoires, comme organisation, doivent être allégées pour se concentrer autour de trois nécessités : l’autonomie effective de ses composantes, la productivité de ses ressources et le déploiement d’une culture de la complémentarité qui est au cœur de la civilisation planétaire en gestation.

Ses fonctions de production du savoir doivent être révisées pour prendre en compte les puissants dispositifs et leviers de recherche propres à l’ère numérique : accès au savoir universel ; maîtrise des moteurs de recherche de l’ère numérique dont les algorithmes et nouvelle productivité découlant de la connectivité des objets qui redessineront progressivement et radicalement la cartographie globale du savoir et de ses applications.

Enfin, ses modes de transmission du savoir doivent correspondre  aux potentialités de l’ère numérique: globalisation de l’offre reposant sur les nouveaux systèmes interactifs de communication comprenant la traduction automatique; prise en compte de cette globalisation de l’offre dans l’établissement des programmes d’enseignement et de recherche; prise en compte aussi des fonctions complémentaires des humains et des intervenants technologiques dans les modèles technologiques; offres d’enseignement qui combinent la globalisation de l’offre et le mixte évoqué des présences humaines et technologiques dans l’acte de la transmission.

Si les capacités physiques des machines ont dominé la civilisation du siècle dernier, ce sont leurs capacités cognitives qui domineront le présent siècle. En croissance, ces capacités évolueront vers plus d’autonomisation, de vitesse de calcul, d’insertion dans des systèmes globaux de production, de modélisation et de visualisation des services et des biens offerts, ainsi que dans des systèmes globaux nourris par des flux convergents de communications.

La revitalisation du monde en cours n’est pas que systémique. Elle est spirituelle puisqu’elle renouvelle en la rendant accessible l’aspiration à l’universalité ; culturelle aussi, puisqu’elle déboulonne durablement la classification des cultures ayant dominé les derniers siècles ; sociale également, puisqu’elle bouleverse les catégories les mieux ancrées des services.

Faut-il investir dans le béton ou dans la connectivité la plus avancée ? Faut-il penser l’avenir de chaque institution isolément ou comme fragment d’ensembles plus vastes sur le modèle des chaînes mondiales de production de biens et de services qui redessinent aujourd’hui les sphères industrielle et commerciale mondiales, les flux financiers globaux, les systèmes de communication et de transport, et qui influencent massivement sur la recherche pure ou appliquée ?

Comment définir l’université d’après le basculement de la richesse, l’université de l’ère numérique ?

 Une culture de la complémentarité

J’ai évoqué précédemment le besoin, pour les universités, de construire et de déployer une culture de la complémentarité.  On nous demande aujourd’hui d’éclairer une dimension majeure de cette complémentarité en fonction du développement économique.

Cette contribution n’est pas inexistante. Elle est cependant peu visible, peu audible peut-être même périmée. On ne parle pas ici de philanthropie, de la culture du don, de rapports circonstanciels entre les campus universitaires et la citée, de civilité entre des organisations autrement étrangères, pour l’essentiel, les unes aux autres.

On parle de liens organiques entre des composantes de la trilogie qui fera l’avenir : la puissance publique, la puissance privée et la puissance du savoir. Ces liens organiques doivent être construits avec rigueur et leurs résultats mesurées et ajustés périodiquement. Il s’agit de faire émerger progressivement une culture de la concertation sur objectif dont l’humanité et chacune de nos sociétés ont un urgent besoin. À cette fin, je vous soumets les propositions suivantes :

1.- Pour chaque établissement de haut savoir, la création d’une instance consultative réunissant les représentants du patronat, du mouvement coopératif et des centrales syndicales (sans présence gouvernementale) avec un seul point à l’ordre du jour, soit la contribution de l’université au développement économique. Dans cet esprit, l’AUF ne devrait-elle pas demander, sur une base volontaire, à chacune des universités qui la constituent d’expérimenter cette formule et, en conclusion, de se doter d’un plan de soutien au développement économique national ? L’AUF ne devrait-elle pas offrir à ses institutions membres des modèles pour la mise en place de cette instance ?

D’une part, qu’ont à dire sur la mission économique de l’Université les opérateurs économiques et notamment sur la nouvelle économie ?  Et en quels termes ? D’autre part, quelle est l’offre de l’université dans ces domaines comprenant notamment la nouvelle économie en matière de recherche, d’application de la recherche et de formation de la main-d’œuvre de haut niveau ?

2.- Je propose aussi que l’on maintienne, là où cela existe, et, qu’on le fasse exister là où elle fait défaut, la tenue, sur une base biannuelle, d’une convention nationale réunissant les opérateurs économiques et les responsables des universités avec le même ordre du jour.  Ici encore, L’AUF pourrait offrir à ses institutions membres des modèles pour la mise en place de cette instance ?

3.- Dans le même esprit, Je recommande que l’AUF tienne tri-annuellement une conférence conjointe université-entreprise de l’espace francophone comprenant les entreprises du secteur financier ainsi que les organisations financières internationales avec, en priorité à l’ordre du jour, le besoin de développement des universités africaines en rapport avec le développement économique des sociétés du continent et aussi  la marée démographique qui frappera les rives universitaires dans les 30 prochaines années:

(a) – besoins pressants d’investissements qui, seuls apportent le développement, comme vient de le montrer la formidable évolution de la Chine ;

(2) – besoins de soutien à l’entreprenariat, à la création de nouvelles entreprises y compris celles de la nouvelle économie, au développement des entreprises existantes, au développement d’unités de bonne taille dans des secteurs cruciaux de la production dont notamment le secteur agricole.

Les besoins sont pressants, l’expression est faible, pour l’Afrique qui devra intégrer 10 millions de personnes (de jeunes) dans sa force de travail, année après année, jusqu’au milieu du siècle. Le défi est redoutable.

Combien y-a-t-il de chercheurs africains disponibles pour les entreprises au sein des institutions de l’AUF ?  Quelle est la bonne formule permettant de les rendre disponibles aux entreprises ?

Combien y-a-t-il de réseaux existants ou virtuels pour accompagner d’éventuelles chaînes nationales ou régionales de production et notamment dans l’espace numérique ?

Quelles sont les bonnes pratiques de certaines des universités membres de l’AUF pour venir en appui au développement économique local ou national, la création d’entreprises, aux diplômés désireux de contribuer au développement économique ?

L’Université francophone dans sa version multinationale, dans sa marque AUF occupe une position exceptionnelle. Elle ne doit manquer son entrée dans l’ère numérique qu’il faut voir non pas comme une série de programmes et d’initiatives utiles mais comme le passage de l’humanité à une autre étape de sa maitrise du monde comme on dit, dans un autre contexte, de la création du monde.  Il ne s’agit pas de travailler avec le numérique mais de vivre avec le numérique. Le mot est de Michel Serre.

Je pense en particulier au dialogue entre intelligence humaine et intelligence artificielle. Sera-t-il laissé aux seuls opérateurs du secteur privé ou sera-t-il maîtrisé conjointement par ce secteur privé et l’université, cette dernière fiduciaire de l’intérêt général qui est sa plus haute finalité et sa finalité particulière ? Cette question importe davantage aujourd’hui que celle de l’aménagement de campus physiques qui seront, peut-être demain, les vestiges d’un temps prescrit. Soyons clairs, nous sommes toujours dans les préliminaires de ce qui vient. Demain, les robots et les algorithmes se feront conférence et compétition entre eux.

Il reste à l’Université à prendre la mesure de ce qui advient dans le monde et à mettre à niveau sa contribution, domaine après domaine. Autrement, elle sera marginalisée comme elle l’est actuellement dans le développement des applications des technologies de l’information qui s’infiltrent dans le moindre espace humain et interhumain, matériel ou immatériel, pratique ou éthique.

L’Université francophone dans sa version multinationale, dans sa marque AUF a aussi une autre responsabilité. Elle compte, parmi ses affiliées un grand nombre d’établissements en provenance de l’une des deux régions les plus pauvres du monde. Le temps n’est plus aux solidarités de circonstance. Les solidarités doivent être mesurées et appréciées en termes de ce qu’elle créé effectivement. Voilà ce que nos amis africains disent au moment où d’autres aires culturelles et linguistiques frappent à leur porte.

En terminant, permettez-moi de partager avec vous une hypothèse concernant le positionnement de l’Université au XXIe siècle. Il m’apparait indispensable, compte tenu des trésors cumulés par les universités et de la nature de leurs ressources, que l’Université s’affirme comme l’un des trois piliers de la gestion prospective du monde à côté des États qui ont certes perdu de leur capacité et prestance ces dernières années mais demeurent essentiels ; à côté aussi de l’entreprise qui, elle, a gagné en influence.

À la vérité, la quasi-totalité des défis et des enjeux actuels du monde trouveront leur règlement suite à la mise en synergie des capacités de la puissance publique, de la puissance privée et de la puissance du savoir libre que peut, que doit représenter l’université.

Ces positionnements commandent de nouveaux partenariats entre l’université et l’État, l’université et le secteur privé afin notamment de créer des pôles d’interventions disposant des indispensables masses critiques scientifiques, technologiques et financières. Chacune des trois entités voudra préserver leur identité propre, cependant, si elles le veulent vraiment, elles trouveront convergence d’intérêts, convergence de convictions.

Voilà où nous en sommes Je crois profondément, comme la Coop 21 nous l’a montré que le règlement d’un grand nombre de défis qui interpellent l’humanité aujourd’hui se concrétise quand le temps politique, le temps économique et le temps scientifique coïncident.

L’université doit mettre ses savoirs cumulés et /ou en gestation au service d’objectifs socio-culturels et socio-économiques précis et, ainsi, participer à des avancées utiles, visibles et mesurables visant le règlement des enjeux du monde. D’où la nécessité de créer des ententes (contrats) sur objectifs avec les partenaires que sont l’État et les entreprises. Si elle ne le fait pas, d’autres se substitueront à elle dont notamment, les maîtres actuels des méga données en confortant leur mainmise sur les clefs épistémologiques et les vastes contenus auxquelles elles donnent accès. Alors l’université restera une grande boite honorable mais sans influence, marginalisée, un reliquat d’un passé qui s’étire tristement dans l’avenir. Au contraire, sa contribution au développement économique et notamment au développement de la nouvelle économie confortera durablement une position qui, aujourd’hui, est à la veille de connaître une puissante compétition.

 LES UNIVERSITÉS FRANCOPHONES

Je souhaite vivement que les universités francophones, les universités de la marque AUF se placent à l’avant-garde de cette vision tripartite du développement et créent un mouvement en leur direction par le dépôt de propositions è ses partenaires.

L’espace francophone international est partie de la famille humaine et, à ce titre, elle doit mettre ses ressources au service des enjeux et défis communs, des enjeux et défis universels. L’espace francophone international a aussi ses propres urgences que l’option tripartite évoquée précédemment pourrait traiter. S’adressant au CORIM, Le recteur de l’AUF a évoqué ces urgences dont l’employabilité des diplômés et le besoin immédiat et massif d’emplois pour des dizaines de millions de jeunes sur le continent africain. Je salue ses initiatives, celles de son Agence pour notamment assurer le développement de son Institut pour l’entreprenariat et son programme d’Incubateurs virtuels pour l’entreprenariat. Demain, ces nécessités doivent être développées dans toutes les parties de la francophonie du Sud, de la Caraïbe à l’Océan indien, du Maghreb aux Afriques de l’Ouest et centrale, des zones sinistrées de nos pays dits développés à celles de nos partenaires de l’Europe centrale. À quand une fondation internationale pour l’installation d’un vaste réseau d’incubateurs dans tout l’espace francophone ?

L’AUF ne devrait-elle pas proposer, peut-être sur une base expérimentale dans un premier temps, la constitution de plateformes tripartites, État, Entreprise et Université pour une série de défis spécifiques à l’espace francophone, plateformes rassemblant les meilleures connaissances disponibles ou en gestation dans les universités francophones africaines ?  (Développement de systèmes éducatifs, aménagement des villes, etc.)

Cette façon de faire suppose que la relation des universités publiques avec l’État soit complètement renouvelée tant elle est aujourd’hui, dans plusieurs de nos pays y compris le nôtre, absorbée par un flux constant de pulsions bureaucratiques qui détourne nos établissements de haut savoir de leur mission et fonctions et les épuise au terme d’incessants contrôles drainant énergies et ressources. Certes, l’Université est imputable et elle doit rendre des comptes comme une institution indépendante, responsable et fiable. Elle n’a pas cependant à subir une tutelle de facto. Soyons sérieux, le temps de ce centralisme est périmé. Bienvenue au XXIe siècle.

Cette façon de faire suppose aussi que la relation avec l’entreprise soit normée, décomplexée et recherchée comme une chance de conjuguer des ressources rares et précieuses et non pas comme un piège tendu par des forces occultes dont on doit se méfier en permanence.  Le MIT reçoit 20% de ses budgets de recherche du secteur privé de l’économie ; dépose en moyenne 350 brevets annuellement dont une majorité conjointement avec des entreprises, permet à son personnel de consacrer une journée par semaine à une activité de consultation ou pour créer leur entreprise. Qui met en doute la qualité, l’indépendance et l’intelligence de son offre comme institution de haut savoir ? N’y-a-t-il pas là des pratiques à emprunter ?

Ce siècle et nos sociétés ont besoin de l’université. Elles ont besoin urgemment d’une contribution qui tranche avec sa timidité des dernières décennies. Elle doit proposer et rassembler pour que la raison, la science et la technologie servent à la cohésion et à la cohérence de la communauté internationale, pour que notre monde tienne ensemble et ne se disloque pas ; pour que le développement soit durable et les fruits de la croissance partagée, pour que nous restions attachés à la recherche des « inégalités les moins injustes, » selon l’expression de Paul Ricœur.

La francophonie a besoin de l’université, pour que les pays francophones et notamment ceux du continent africain réussissent et ne soient pas submergés par les effets d’un manque que ressent présentement sa jeunesse qui doublera, en nombre, dans l’avenir proche.

Nous avons tous besoin de l’université pour infléchir une vision purement conflictuelle des rapports humains et lui substituer celle de la promesse d’un progrès commun en espérant qu’il soit facilité par les formidables leviers de l’ère numérique. Ce progrès commun doit lier croissance économique et croissance sociale comme composantes essentielles de l’humanisme numérique. Le chantier est universel. Il doit être celui de l’entreprise. Il doit être celui de l’université.

Je vous remercie.

 

 

 

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