Partenariat international
Partenariat international

26 October 2016
Humanisme numérique: Valeurs et modèles pour demain, Intervention de Jean-Louis Roy au siège de l’UNESCO, Paris, le 25 octobre 2016

 

Madame la présidente,

Chers collègues et amis,

Mesdames et messieurs,

Chers internautes,

« Le monde tout entier est en plein travail d’enfantement», écrivait Virginia Woolf, dans un autre contexte.

Voilà, me semble-t-il, une juste description de ce temps, de notre temps. Ni recomposition, ni développement, fut-il majeur, de l’écosystème humain, mais travail d’enfantement en conséquence du basculement de la richesse de l’Ouest vers l’Est du monde; du déploiement universel de l’ère numérique, de la nouvelle répartition de la population mondiale qui, en quelques décennies, sera à 80% Africaine et Asiatique, de la convergence du temps scientifique, économique et politique relative au besoin de régénération de la planète. Ces mutations, notamment les deux premières qui nous occuperont particulièrement, font entrer la famille humaine dans une phase inédite de son histoire, dont les aboutissements nous sont inconnus.

Un Nouveau Monde est en gestation. Nous ne savons rien du temps requis pour son achèvement tant le rythme des changements technologiques demeure mystérieux, presque capricieux et imprévisible, comme l’ont montré les travaux d’Adner et Kapoor.[1]

Son accès passe par le numérique, pour reprendre les mots de Michel Serres. Si les capacités physiques des machines ont dominé la civilisation du siècle dernier, ce sont leurs capacités cognitives qui domineront le présent siècle.

La revitalisation du monde en cours n’est pas que technologique. Elle est spirituelle, culturelle et sociale;

Spirituelle puisqu’elle renouvelle en la rendant accessible l’aspiration à l’universalité;

Culturelle, aussi, puisqu’elle déboulonne durablement la classification des cultures qui ont dominé les derniers siècles;

Sociale, également, puisqu’elle bouleverse les ordonnancements construits dans la longue durée, ordonnancements structurant l’organisation sociale dans la quasi-totalité des sociétés humaines.

Les thèses se développent sans antithèses. « Reconstruction », proclament insollemment Schmidt et Cohen dans « The New Digital Age : Reshaping the future of People, Nations and Business[2] »; « destruction créatrice », répètent en chœur, depuis trente ans, les gourous des trois W. (World Wide Web), alors que Diamandis et Kotler font rêver dans « Abundance : the future is better than you think »[3].

                                                                UN NOUVEAU MONDE

C’est ce futur que nous avons cherché à éclairer en conduisant une vaste enquête, de 2011 à 2014, avec des partenaires dans plus de vingt pays de toutes les régions de la planète. Les résultats de cette enquête sont le contenu de l‘ouvrage BIENVENUE DANS LE SIÈCLE DE LA DIVERSITÉ : LA NOUVELLE CARTE CULTURELLE DU MONDE[4].

Qualifiée « de brassage accéléré vertigineux[5] », l’entrée de l’humanité dans une ère nouvelle a indiscutablement contribué à la modification significative de la carte économique, financière et commerciale de la planète. Ce constat est indiscutable. Nous voulions savoir si cette redistribution impactait les cultures du monde, le flux d’investissements publics et privés vers la culture, le volume et la diversité de la production, le marché des services et des biens culturels, la cartographie des échanges nationaux, régionaux et internationaux. Bref, quelles valeurs et quels modèles, pour reprendre les termes de notre rencontre, émergent de cette redistribution? Mieux : quelles références ou quels repères éclairent ces valeurs et ces modèles ?

Ces vastes mouvements économiques et culturels découlent d’un fait considérable qui domine l’Histoire actuelle et structure celle qui vient. Les capacités qui ont permis à l’Occident de dominer la planète, depuis cinq siècles, ne sont plus sa propriété exclusive. Elles sont progressivement maîtrisées par l’ensemble de l’humanité : de la Chine au Brésil, de la Turquie à l’Inde, du Mexique à l’Indonésie, de l’Afrique du Sud au Vietnam, de la Corée à la Colombie, du Maroc à Singapore, etc. Ce passage a été qualifié par l’OCDE de « basculement de la richesse. » Il a coïncidé avec le déploiement universel de l’ère numérique, qui a contribué à ce basculement de la richesse en mettant de nouveaux et puissants outils de communication au service de la stratégie de globalisation des flux financiers et des marchés, voulu par l’Occident au lendemain de l’implosion de l’Union soviétique. Recomposés, les éléments constitutifs de ces outils de communication se sont avérés être aussi de puissants leviers au service de la production de services et de biens.

Ce passage affecte toute l’humanité et favorise l’ouverture sur un espace global illimité.

Cet espace surgit d’une avancée spectaculaire longuement souhaitée, mais jamais atteinte jusqu’à ce siècle : l’inclusion, progressive et vérifiable, de tous dans la croissance et le développement comme une marche de l’humanité vers son vieil idéal d’universalité, cette fois, peut-être, en voie de réalisation. Cet espace surgit aussi de la création vertigineuse du monde virtuel, dont la fécondité a séduit des milliards de personnes en quelques brèves décennies. En conséquence, l’humanité numérique et l’universalité convergent. Elles sont indissociables.

« L’Occident est partout », observe Amin Maalouf. Il a imposé sa culture au monde  « parce qu’il avait les moyens techniques d’une domination planétaire. » Qu’en sera-t-il dans un temps où ces moyens sont en train de devenir « la chose du monde la mieux partagée »? Certes, la civilisation planétaire qui émerge comprendra certains des apports et des normes placés dans l’Histoire par l’Occident. Cependant, d’autres cultures disposent désormais des leviers pour faire valoir leurs héritages, leurs perspectives propres et leurs ambitions. Elles voudront vraisemblablement réinsérer dans l’Histoire ce qu’elles ont dû abandonner durant la longue période de prépondérance occidentale. Dans une perspective dégagée de toute acrimonie, de nombreux penseurs dans le monde, tels l’indien Natwar Singh[6], le Singapourien Mahbubani Kishore[7] ou le chinois Weiwei Zhang[8], qui, parmi tant d’autres, ont partagé leur vision du nouvel aménagement global reposant sur des intrants en provenance des civilisations humaines.

Comment déployer ce nouvel aménagement? Quels en sont les contenus déjà discernables et qui feront, dans l’avenir proche, que modernisation et occidentalisation ne seront plus synonymes, que ce diptyque sera vraisemblablement remplacé par le triptyque : « modernisation, identités plurielles et appartenance à la communauté humaine[9] »?

Bref, si la diversité culturelle de l’humanité a été mise en veille dans la période moderne et contemporaine, il apparaît que cette diversité est désormais en éveil et trace déjà les pourtours d’une nouvelle carte culturelle du monde, commune, plurielle et universelle. Une nouvelle carte culturelle qui sécrète les « valeurs et modèles. »

 

BIENVENUE AU XXIe SIÈCLE

Ce siècle ne ressemble à aucun autre. Nous venons de le rappeler, la capacité à créer la croissance s’est répandue dans toutes les régions de la planète. La richesse a suivi et sa nouvelle répartition globale a changé la vie de milliards de personnes, qu’elle a intégrées à l’économie et/ou extirpées de la pauvreté. Ce mouvement ira croissant. On ne peut plus penser le monde hors de ce bouleversement. Le G8 a durablement cédé sa place au G20.

Certains en Occident rêvent d’un retour au statu quo ante. Je le crois impossible tant les effets du plus grand transfert de richesse et du plus grand transfert de technologies de l’histoire de l’humanité ont déjà transformé les configurations du « vivre-ensemble global. »

Ce qui s’est produit entre 1990 et 2008 est absolument considérable : déplacement massif de l’investissement direct étranger vers l’Est du monde; délocalisation des entreprises du Nord, y compris d’une part considérable de leurs installations et de leurs équipes de recherche vers l’Est et le Sud de la planète; inversion de la croissance ; dans les années 1990, 12 pays en développement ont atteint un taux de croissance équivalent à deux fois la moyenne des pays développés – dans les années 2000, ils sont 65 pays à avoir atteint ce taux de croissance; déplacement de la puissance financière, bancaire et industrielle; déplacement des circuits du commerce international, qui sont en train de s’inverser. Selon la Banque asiatique de développement, le commerce Sud-Sud  (Maroc- Afrique) a été multiplié par vingt depuis l’an 2000, contre quatre seulement pour le commerce mondial. Cumulatifs, ces déplacements ont contribué au déplacement du centre de gravité de la planète. On ne peut plus penser le monde hors cette nouvelle architecture économique globale.

Ces mutations sont-elles durables ?

Toute une littérature qui inonde nos médias prétend que les pays du BRIC et les pays émergents auraient bénéficié, depuis 2000, d’une conjoncture qui les a bien servis, mais que cette période est en phase terminale. Ces pays seraient entrés dans une phase de ralentissement permanent et, en conséquence, leur part dans et de l’économie mondiale serait durablement à la baisse. D’autres, au contraire, croient que ces pays demeureront, de façon durable, le levier de la croissance, la locomotive de l’économie internationale et une source majeure de l’investissement international.

Les pays du BRIC, et certains autres qui ont émergé depuis, ne ressemblent en rien à ce qu’ils étaient il y a un quart de siècle. Leurs appareils de production de services et de biens, leurs équipements de recherche, le volume sans cesse croissant et la diversité de leur consommation interne, leur insertion dans les économies régionale et mondiale a transformé leur appareil de production. Ils appartiennent désormais à des chaînes de production régionale ou mondiale et alimentent les marchés régionaux et internationaux.

Les pays du BRIC ont fait la preuve que leurs économies peuvent se développer même si les économies de la zone atlantique sont en crise, comme ce fut le cas après 2008-2009. On a utilisé à tort l’expression « crise économique mondiale » pour décrire les événements des dix dernières années, alors qu’il s’agissait d’une crise des économies européenne et américaine, d’une crise des économies de la zone atlantique.

Dans ses Perspectives de l’économie mondiale (2015), le FMI prévoit pour la période 2015-2020 un taux annuel de croissance qui ne dépassera pas en moyenne les 1,8% pour les pays avancés (1,4% pour les pays de l’UE et 2,3% pour les États-Unis), mais qui atteindra les 5,6% en moyenne pour les pays africains et les 6,7% pour les pays de la région Asie-Pacifique.[10]

On ne peut plus penser le monde hors de ce basculement de la richesse.

Cette mutation de l’économie, nous l’avons rappelé précédemment, a coïncidé avec l’émergence de l’ère numérique et son déploiement universel. Près de trois milliards de personnes sont devenues internautes, ces vingt-cinq dernières années. Elles seront près de cinq milliards en 2020 à habiter la planète numérique, des mégapoles les plus éclatées aux villages les plus isolés. Jamais, dans l’Histoire, une telle maîtrise partagée des symboles et des codes n’a été le fait d’une telle multitude, d’une telle diversité.

L’irruption de l’ère numérique, c’est le surgissement d’un double du monde réel qui se superpose à celui-ci, met à mal son exclusivité immémoriale, étend son hégémonie sur la totalité des choses et ouvre un champ infini pour la communication. Aucune culture ne peut se distancier, aucune culture ne s’est distanciée de cette atmosphère, cet air du temps qui enveloppe et transforme notre monde. À Téhéran, Tunis, New York, Ouagadougou, Le Caire, Athènes, Sao Paulo, Istanbul, Santiago, Moscou, quelques clics ont suffi pour remplir les places publiques et mettre à mal les multiples appareils de contrôle dont disposent les États. Un clic ou deux de plus, et, en temps réel, ces places publiques locales sont devenues des places mondiales où se laissaient voir simultanément les plus grandes espérances et la plus archaïque barbarie.

L’ère numérique est et sera en expansion continue aussi loin que l’on puisse voir : croissance de l’humanité numérique[11], des plateformes du numérique[12], du transfert des activités humaines du monde Historique ou du monde virtuel, de l’investissement dans l’expansion du numérique[13].

On ne peut plus penser le monde hors de ce système nerveux technologique global.

Comme toutes les avancées scientifiques, la révolution numérique a insufflé une énergie inédite à l’activité humaine. Sa spécificité est bien d’avoir insufflé simultanément cette énergie dans la quasi-totalité des régions de la planète. La révolution numérique est irrémédiablement universelle. Elle révèle un désir immense et mystérieux de liaison hors de toutes les voies connues dans la longue durée de l’histoire. Comment expliquer autrement cette sortie du néant de la civilisation numérique à la fin du siècle précédent et son installation, en un temps plus que bref, dans toutes les sociétés, dans toutes les organisations et, à ce jour, dans la vie d’une personne sur deux?

Nous habitons désormais deux mondes : le monde historique et physique qui a été notre demeure depuis les origines; le monde virtuel actuel, qui est notre autre demeure depuis peu, à peine le temps d’une génération humaine. Entre ces mondes, des proximités certaines et des distances infinies, aussi une longue fréquentation des machines qui nous a fait bénéficier, dans un premier temps, de leurs capacités mécaniques et, dans un second temps, dans notre temps, de leurs capacités cognitives. Ces deux situations induisent des rapports hommes-machines spécifiques, l’un qui laisse l’homme aux commandes de l’environnement technologique; l’autre qui appelle une cogestion de ce qui est apporté dans la corbeille par les hommes et les machines, chacun ou conjointement, des produits que fabriquent les algorithmes à ceux que nous offrira la connectivité des objets.

Indissociables, le rééquilibrage des capacités de produire la croissance et le déploiement universel de l’ère numérique constituent les signatures de l’entrée de la famille humaine dans le troisième millénaire. Certains, dont Jeremy Rifkin[14], croient que ce rééquilibrage coïncide avec la fin du capitalisme de marché et la montée d’un nouveau système économique animé par les communaux collaboratifs, sorte d’économie sociale portée par une constellation de communautés[15]. Au cœur de cet esprit d’entreprise sociale, il y a la réduction des écarts de revenus, la démocratisation de l’économie mondiale et la création d’une société écologiquement durable.

                                   UNE NOUVELLE CARTE CULTURELLE DU MONDE

Une question a fédéré la vaste enquête que j’ai évoquée. Une nouvelle carte culturelle du monde émerge-t-elle en conséquence des mutations qui ont été à l’origine de la nouvelle carte économique, technologique et commerciale, dont l’existence aujourd’hui est incontestée et incontestable[16]?

Il nous est vite apparu que la culture est partie prenante de ces mutations. En effet, la culture d’aujourd’hui[17] modèle, emprunte et alimente les flux innombrables circulant dans les onze milliards de plateformes technologiques donnant vie au réseau des réseaux, liant le monde aux humains et ces derniers au monde. D’où sa place devenue centrale en conséquence de son apport à l’économie, de sa corrélation aux technologies, de sa contribution au marché de l’emploi et, pour les États les plus ambitieux, de sa capacité à enrichir leur réputation et influence.

Nous avons examiné les ambitions et les politiques culturelles des nouvelles puissances, leurs investissements et ceux de leurs entreprises du secteur privé : la Chine, l’Inde, la Russie, le Brésil, l’Afrique du Sud, et ceux des pays qui émergent : la Turquie, les pays du Golfe, l’Indonésie, le Nigéria, le Mexique, la Colombie, le Maroc, etc. Nous avons pris en compte le fait que ces ambitions et politiques se déploient dans les univers réel et virtuel, ce double qui absorbe, transforme et magnifie l’ensemble de l’activité humaine, y compris culturelle. Nous les avons comparées à ce qui advient de la culture dans les économies dites avancées : les États-Unis, l’Europe et les pays de l’UE, le Japon, la Corée, etc.

À mesure que nos travaux progressaient, une nouvelle carte culturelle du monde émergeait, inclusive et universelle.

À côté des pôles culturels occidentaux se multiplient de nouveaux pôles, hier inexistants, qui, en Asie, en Russie, dans les pays du Golfe, en Amérique latine et en Afrique, constituent aujourd’hui autant de leviers pour la production, l’exposition, la circulation et l’extension des services et des biens culturels à l’échelle de la planète. Nous avons identifié ces pays, qui disposent désormais de ces diverses capacités et, en conséquence, sont en voie de devenir des acteurs actifs de la scène culturelle globale. Ils en ont les moyens financiers, publics et privés, les capacités techniques et, parfois, la détermination politique. S’ils s’intéressent à la création, ils ont aussi un intérêt marqué pour la distribution, prenant, dans certains cas, le contrôle de vastes réseaux de distribution internationaux, qu’ils possèdent désormais après en avoir été exclus. Ils disposent souvent d’un marché intérieur considérable qu’ils s’emploient à développer.

Cette géographie témoigne aussi de l’existence de nouveaux et de nombreux relais culturels à dimension internationale dans toutes les parties du monde, relais que nous avons identifiés : relais pour le marché de l’art, les rendez-vous internationaux des créateurs, les rencontres internationales consacrées à l’ensemble des secteurs de la culture : cinéma, vidéos, littérature, musique, technologies de la communication, design, etc. Elle témoigne aussi de nouvelles formes de coopération, délocalisation partielle des collections des musées sur le modèle du Louvre Abou Dhabi, jumelage de festivals internationaux du Film européen et asiatique, entente de coproduction d’une nouvelle génération entre les studios américains et les plus importants studios asiatiques, les studios indiens et nigérians, pour ne citer que cet exemple. Parmi les bénéfices observés et escomptés découlant de cet enrichissement de la géographie culturelle, une circulation plus vaste des œuvres produites dans le monde réel, une circulation universelle dans le monde virtuel et l’inclusion des créateurs asiatiques, africains, latino-américains et arabes, dans le marché mondial, pour ne citer que ces exemples, apparaissent majeurs.

Cette recomposition de la carte culturelle est indissociable du déploiement universel de l’ère numérique qui offre, notamment, de formidables espaces et de multiples outils pour la création. Sur la grande place du monde virtuel, où se retrouvent en permanence des centaines de millions d’internautes, sur les multiples réseaux dédiés à la culture, toutes les sociétés ont la possibilité de montrer leur patrimoine, ancien ou actuel, leurs réalisations présentes et leurs ambitions pour l’avenir. Tous les créateurs du monde ont la possibilité de montrer leurs œuvres et d’en débattre avec le plus grand nombre. Ils le font effectivement en empruntant toutes les langues de la famille humaine, assurant au patrimoine linguistique de l’humanité une reconnaissance longuement espérée et une visibilité encore impensable, hier.

Si, historiquement, la science et la technologie étaient le bien préservé de l’Occident, ils sont aujourd’hui, notamment pour la science numérique, un bien commun de toute l’humanité. En ce sens, l’espace mondial n’a plus rien à voir avec ce qu’il était il y a un quart de siècle à peine. Une incursion, même rapide, sur la toile permet de vérifier cette extraordinaire mutation. Elle permet d’appréhender le renouveau de la communication à l’échelle de la planète, la fulgurante percée de l’intelligence artificielle qui place dans la vie des sociétés et des individus des machines dont l’autonomie ne cesse de croître. Du coup, la représentation du monde s’en trouve transformée ainsi que le paysage dans lequel se meut l’esprit humain.

Le déploiement universel de l’ère numérique constitue en lui-même une mutation culturelle majeure. Ce que permet la numérisation pour la culture est proprement gigantesque : l’histoire des cultures, toute l’histoire de toutes les cultures et leurs manifestations les plus actuelles; les lieux où elles se sont manifestées et où on conserve leurs traces; les biographies et portraits des créateurs et la fréquentation de leurs œuvres; les éloges et les critiques qui les concernent. Tout cela sur un mode interactif. De multiples regroupements, un nombre sans cesse croissant d’institutions culturelles, privées ou publiques, et d’innombrables créateurs sont désormais à un clic de milliards d’internautes. Tel qu’elle se déploie, l’offre a le potentiel de rendre disponible, pour tous, la totalité de ce qui a été créé, sous toutes les latitudes, depuis les origines. Bref, la diversité culturelle trouve sur la toile un espace enfin capable de la contenir, de la montrer et de la promouvoir effectivement : diversité des créations, des provenances et des langues qui l’expriment. Les esprits chagrins qui distillent la peur et évoquent sans cesse le déclin de la diversité culturelle devraient concentrer leur énergie à réoxygéner les politiques culturelles nationales qui en ont bien besoin en utilisant les formidables leviers offerts par la civilisation numérique.

Cette offre n’est pas virtuelle. Quotidiennement, des millions d’internautes s’approprient les œuvres anciennes et actuelles, toutes disciplines confondues : musique, littérature, créations audiovisuelles sous toutes ses formes, architecture, mode, design et bien d’autres encore, et ce, en provenance de toutes les cultures. En conséquence, l’universalité n’est plus, comme ce fut le cas depuis des siècles, une projection théorique de la civilisation occidentale, mais une exigence découlant de la nouvelle configuration du monde. Elle n’est plus théorique, sans prise sur le réel. En ce début de troisième millénaire, elle est le réel en quête d’une reconnaissance effective, politique et civilisationnelle.

Tels sont, pour la culture, les effets du vaste transfert des capacités, renouvelant durablement l’ADN de l’Histoire moderne et contemporaine, comme une métamorphose durable des affaires du monde. Jamais, peut-être, la réalité d’une maison planétaire commune n’a été aussi prégnante tant l’humanité historique et l’humanité virtuelle, ensemble et séparément, incluent réellement et virtuellement la totalité des humains et la totalité de leurs cultures.

L’Occident n’occupe plus la position dominante dans les affaires du monde, qui fut la sienne ce dernier millénaire. Elle est, au mieux, le centre d’un monde qui n’a plus de centre. Il lui faut arrêter un nouveau positionnement dans la configuration géopolitique globale. Certains plaident pour le repli et la défense des acquis au nom des valeurs qu’ils ont définies et proposées au monde. Sans renoncer à ces valeurs, dont certaines ont pénétré loin dans la conscience de l’humanité, d’autres sont disposés à participer à un réexamen des normes acquises et à leur enrichissement à partir des expériences, des besoins et des espérances tels que vécus, pensés et actés dans les autres ères de civilisation. À la lutte entre les civilisations, ils préfèrent la recherche de synergie, de complémentarité et d’hybridation entre elles, l’approfondissement de ce qu’elles partagent bien davantage que l’apologie de ce qui les divise. Cela est plus simple à dire qu’à faire, plus fécond aussi que la fuite dans un passé idéalisé, la pureté des acquis et l’enfermement dans les identités meurtrières.

Tel est pour l’Occident le choix qui s’impose à lui et dont témoignent les débats politiques en cours des deux côtés de l’Atlantique. Le danger le plus redoutable est que le Nouveau Monde se fasse sans lui, tant il serait absorbé par une conception faussée de son poids réel dans les affaires du monde et toujours assuré de sa supériorité éthique par rapport aux systèmes de valeurs prévalant ailleurs dans le monde. Pour certains, qu’il était bon le temps où on pouvait à la fois définir et imposer la norme. Ce temps est toutefois révolu.

L’Asie est au cœur de la métamorphose en cours. D’elle et, notamment, de la Chine, comprenant Hong Kong, Taipei et Macao et ses puissants relais diasporiques, mais aussi de l’Inde et des siens viendront les impulsions culturelles majeures, tandis que la Corée du Sud (et demain, pourquoi pas, la Corée réunifiée), le Japon, Singapore, l’Indonésie, la Malaisie et le Vietnam apporteront de fortes contributions à la vie culturelle de la grande région et du monde. Là se conjugue aujourd’hui un réservoir patrimonial historique et contemporain immense à partager à l’humanité, la volonté politique d’occuper sa place dans le nouvel espace mondial, les ressources financières publiques et privées qu’apporte et accroît le statut de « région économique la plus dynamique du monde,» selon l’OCDE.

Enfin, là aussi se trouvera le plus grand marché solvable du monde, et le plus jeune de la planète, un marché qui pourrait compter plus de trois milliards de consommateurs en 2050. Bref, l’Asie tire des dividendes immenses de son statut de premier bénéficiaire du basculement de la richesse, dont celui de rassembler, actuellement et virtuellement, le plus grand nombre d’internautes, soit trois milliards au milieu du siècle. Si, à cette date, le monde a un centre, il sera sans conteste situé en Asie, tant politiquement, économiquement et culturellement. Son influence s’étend déjà dans de vastes régions du monde, notamment en Afrique et en Amérique latine. Il est probable qu’elle ira croissante comme l’offre culturelle elle-même qui en proviendra, donnant ainsi à la culture une présence sans doute très substantiellement augmentée.

En lieu et place, un besoin de délibération pour réexaminer et redéfinir la norme et faire de son acceptation un consentement commun. L’entreprise sera longue et ardue. Elle est inévitable. Certains sortiront le carton rouge du relativisme culturel, ce mantra dont l’envers est l’affirmation de la supériorité de la culture occidentale à laquelle toutes les autres doivent se conformer pour les questions essentielles. Ce qui advient dans le monde oblige à le penser dans sa diversité culturelle et à réconcilier avec les droits de l’homme. À la vérité, toutes les cultures posent les mêmes questions éthiques et, dans les réponses apportées, les éléments de convergence ne sont pas insignifiants. Les connaître, c’est réduire les écarts entre eux.

Telles sont certaines des exigences découlant de l’existence d’une nouvelle carte culturelle du monde. Ces exigences convergent dans une question qui ne s’est jamais posée auparavant. Elle ne concerne pas, cette fois, l’existence de cette nouvelle carte qui est acquise. Elle concerne la coexistence effective entre les cultures du monde. Une coexistence qui exclut la domination d’une culture sur toutes les autres et les enjoint à se conformer. Une coexistence entre des cultures disposant de leviers considérables et partagés éclairant les chances de la paix et de la sécurité, construite sur le rejet de la domination, la démocratisation de la vie internationale, la prise en compte d’héritages spirituels et culturels différenciés, la reconnaissance des meilleures pratiques d’où qu’elles viennent et l’acceptation de normes communes. Bienvenue au XXIe siècle, le siècle de la diversité.

Le passage en cours n’est pas sans risques, mais force est de constater que les phases accomplies, nombreuses et décisives, l’ont été sans les déchirements et les drames qui, dans le passé, ont accompagné des transformations de moindre envergure. En effet, la nouvelle carte culturelle du monde qui émerge est la conséquence d’événements considérables : le transfert des richesses d’une partie de l’humanité à une autre; le renversement des rapports de puissance, de certains pays, dont la Chine, qui occupait les derniers rangs du développement, occupe désormais le tout premier rang de la croissance et de la puissance économique; des centaines de millions de personnes en Asie, en Afrique et en Amérique latine extirpées de la pauvreté; la montée spectaculaire de la relation Sud-Sud est immense et planétaire, l’internationalisation de la science de la numérisation, qui donne les clefs de l’espace virtuel à la totalité des humains et des sociétés qui les rassemblent. Ces événements considérables se sont accomplis simultanément et d’une façon complémentaire en un temps bref, un quart de siècle, un peu plus ou un peu moins. Qu’ils se soient accomplis sans crises et sans conflits témoignent de la puissance qui les portait, celle de l’économie de marché devenue, sous des déclinaisons diverses, le levier économique universel de la croissance et du développement; celle, aussi, de la science de la numérisation, devenue l’autre levier universel de la croissance et du développement. L’une et l’autre ont contribué à une extraordinaire métamorphose du monde, métamorphose qui est loin d’être accomplie dans sa totalité.

Autre donnée significative des rapports entre ces mondes : d’ici 2040, deux milliards quatre cents millions de personnes naîtront sur les continents africain et asiatique, portant la population mondiale à neuf milliards de personnes. Alors, 78,9% de la population vivra en Asie (55,3%) et en Afrique (23,6%) ; 20,5% vivront dans les Amériques et en Europe, Fédération de Russie comprise (7,7%). Plus des 2/3 des internautes seront Asiatiques et Africains. Alors, un homme sur quatre sera africain et le continent sera le plus jeune du monde avec plus d’un milliard de citoyens ayant moins de vingt ans. Bref, les évolutions démographiques du monde historique et du monde virtuel se conjuguent l’une l’autre pour renforcer, dans l’avenir, le poids indiscutable de l’Asie et de l’Afrique dans la gouvernance de ces deux mondes.

                                                       DIALOGUE DU COMMENCEMENT

Il apparaît déjà que toute recherche d’un humanisme numérique devra prendre en compte une notion transformée de l’universalité, une universalité effective, inclusive comme soucieuse en permanence de sa connexion à la réalité et à la totalité. Telle est l’une des conséquences majeures du nouveau partage de la richesse, du déploiement de l’ère numérique, de la nouvelle répartition de la population mondiale qui, en quelques décennies, sera à 80% Africaine et Asiatique, de la convergence du temps scientifique, économique et politique relatives au besoin de régénération de la planète.

Pour le dire autrement, si l’humanisme occidental posé comme universel reposait sur une réappropriation profonde des idéaux de l’antiquité méditerranéenne, il apparaît que l’humanisme numérique doit être pensé comme un humanisme universel, un humanisme pour toute l’humanité. En conséquence, il devra plonger loin ses racines dans les héritages spirituels, culturels et sociaux de toute la famille humaine et, ainsi, s’alimenter à une multitude de sources qui font la sagesse du monde.

Ce chantier est considérable.

L’universalité n’est plus, ne peut plus être une projection forte, largement théorique et sans grande prise sur le réel, mais une exigence découlant de la nouvelle configuration du monde. En ce début de troisième millénaire, elle est le réel en quête d’une reconnaissance effective. Elle doit être pensée et déployée comme la phase toujours sensible, mais décisive de la tendance organique à vivre ensemble. (EPU)

De nature universelle, l’humanisme que nous cherchons à éclairer devra recueillir l’assentiment universel, des civilisations de la Méditerranée à celles de la mer de Chine, des civilisations des pays andins à celles des peuples bantous, bref, de toutes les branches de la famille humaine. Certes, il existe une pression sociale globale, un besoin ressenti d’organisation et de coordination, une attente pour des règles, des normes et des lois afin qu’émerge ce que Mandelstam désignait comme « les lois de l’humanité ». Mais l’humanisme recherché ici n’est pas seulement dans ces systèmes indicatifs et ces régimes d’obligations. L’humanisme recherché ici est dans la conscience de chacun, du lien qui le lie aux autres, lien étendu à l’ensemble de l’humanité.

Penser l’autre et accepter de se laisser penser par l’autre sans égard aux différences est un acte considérable, difficile et indispensable pour nous guérir de la pathologique ignorance réciproque que nous traînons comme un bagage toxique. Cette pathologique ignorance exacerbe les peurs et les mythes, accélère la montée des nationalismes d’un autre millénaire et la construction des murs, visibles et invisibles, sous toutes les latitudes.

Cette idée de la totalité ramenée à la somme des consciences des individus peut paraître irréaliste, idéaliste et utopique, mais elle se déploie déjà de multiples manières. L’entreprise est colossale, comme le sont toutes les entreprises à dimension universelle, de l’acceptation de la doctrine des droits de l’Homme et de sa mise en œuvre à la reconnaissance de l’urgence de guérir la biosphère; de la nécessité de normes partagées concernant l’utilisation de l’espace aux codes et symboles universels régissant les symboles scientifiques fondamentaux.

Ce dialogue du commencement est en perpétuelle effervescence, comme le montre le droit international, son existence, certes, mais aussi le besoin permanent de son approfondissement et de son élargissement. Si l’espace historique et l’espace numérique constituent deux entités distinctes, elles sont aussi les habitats complémentaires d’une même humanité qui vit simultanément les deux registres.

Concernant l’universalité, ce dialogue du commencement a bénéficié ces dernières années de contributions exceptionnelles. Je trouve une vraie parenté de valeurs et de perspectives entre les thèses de Paul Ricœur et de Yoichi Higuchi. Dans La critique et la conviction[18], le philosophe français s’interroge : « Toute la question est de savoir comment on peut contextualiser l’universel tout en le gardant comme idée régulatrice. »

L’architecture de sa proposition fait sa place à une pensée transcendantale qui ne fonctionne qu’en conjonction avec « de l’empirique ». La reconnaissance bien davantage que l’identité est ici motrice. L’identité porte l’idée du même. La reconnaissance porte les idées du même et de l’autre, de l’altérité et de la réciprocité. Cette dialectique nous éloigne de la distance et de l’isolement des antipodes. Enrichissant ses propositions, Ricœur rappelle que « les histoires sont incomparables », dues aux spécificités ethnico-politiques, et qu’en conséquence, « l’universel ne peut pas être constituant, mais régulateur. » Je suis à l’aise, personnellement, dans cette reconnaissance de la diversité et de la spécificité ethnopolitique, d’une reconnaissance qui soit vraie et qu’on ne saurait éteindre en levant le drapeau du relativisme culturel. Le combat contre le relativisme culturel est un combat contre la diversité des cultures. Il faut éteindre cet argument à tout jamais et fonder une synthèse qui soude ensemble la double reconnaissance, celle de l’unité et celle de la diversité; fonder une synthèse qui permette de contextualiser l’universel tout en le gardant comme idée régulatrice.

Rencontrant à Tokyo, le grand juriste japonais Yoichi Higuchi, j’évoque devant lui les thèses de Ricœur qui me semblent compatibles avec ses propres propositions, énoncées dans son célèbre ouvrage Idée universelle : Expressions diversifiées[19]. La position intellectuelle et politique est hors Occidental, même si elle est formulée par un très fin connaisseur de l’Histoire des idées occidentales et que  le Japon, à l’évaluation de Higuchi, l’a qualifié d’extrême occidental en raison, dans les années 1970-1980, du culte qu’il a professé pour le technicisme et l’accès qu’il permet à une très haute croissance économique.

Tout en les reconnaissant, Higuchi porte un regard très critique sur ce qu’il nomme « l’impérialisme culturel des droits de l’Homme. » Il évoque le sombre passé de l’Occident comme « porteur du drapeau des droits » et le caractère « ethnocidaire » de l’occidentalocentrisme. Cet universalisme qu’il qualifie de naïf est sans avenir. Il propose de lui substituer « l’universalisme critique » qui repose sur « une adhésion sincère au respect de la pluralité des cultures et une prise de position claire pour l’universalité de la culture des droits de l’Homme (le noyau dur).»

Nos deux amis venus de traditions intellectuelles éloignées l’une de l’autre éclairent le grand cadre de délibération. Le philosophe occidental et le juriste asiatique nous proposent une dialectique de la rencontre qui transcende les oppositions irréductibles, les condamnations péremptoires, les tranchées conceptuelles creusées dans le temps long. Nous voici à la recherche de normes susceptibles de fonder l’humanisme numérique. Ou le monde est divers et apprécié comme tel, ou il est un champ de bataille pour les sorciers de tous les clonages. Ricoeur ne renonce pas à l’universel quand il souhaite qu’il soit constitué. Il apparaît que la reconnaissance de la diversité constitue un socle, le socle pour édifier la maison commune, la maison de l’unité, de l’universalité. Dans le récit de son voyage en Inde, Pier Paolo Pasolini a noté cette dualité relative, cette fois, à un matériau politique d’importance : « On se rend bien compte que la grammaire parlementaire britannique a été assimilée ici par une personne qui avait d’autres habitudes grammaticales. » [20]

Le cas des 350 millions d’Autochtones du monde, incluant ceux de mon pays peut, possiblement, illustrer cette position. Il est indiscutable que la reconnaissance de leurs droits par les Nations Unies en 2007 a pleinement pris en compte « leur histoire incomparable » et leurs « spécificités ethnico-politiques.» Comment pouvait-il en être autrement? La reconnaissance de leurs droits a superbement contextualisé l’universel et, ce faisant, a rendu l’universel effectif,  compréhensible et indubitable. Dans un autre contexte, Malraux qualifiait ces occurrences heureuses de « moment de perfection. »

                                        DES CONTENUS DE L’HUMANISME NUMÉRIQUE

Comment multiplier ces moments de perfection, les faire tenir ensemble pour en agrandir constamment la surface? Quelle destination pour la diversité constitutive de l’humanité comme levier de son universalité? Que recherchons-nous ultimement? Quel contenu de l’humanisme numérique?

Il me semble qu’il s’agit de dépasser une vision purement conflictuelle des rapports entre les humains vers une autre option et de s’y tenir dans la longue durée du temps. Cette autre option, c’est la promesse de la réciprocité, de la reconnaissance mutuelle, de la sécurité commune et du développement partagé comme passeport pour l’entrée dans l’humanité numérique. On revient à l’antique notion de la vie bonne avec et pour les autres et au « souhait d’institutions justes », pour citer à nouveau Paul Ricœur. Enfin, comment ne pas emprunter à la Déclaration universelle des droits de l’homme ce qu’elle désigne comme étant « la plus haute aspiration de l’homme », cette promesse « d’un monde où les êtres humains seront libres de parler et de croire, libérés de la terreur et de la misère ».

Pour être un humanisme pour toutes et tous, l’humanisme numérique, au-delà de toutes les savantes analyses, doit élever au niveau des mantras ces mots simples et vrais, compréhensibles pour tous et toutes : libérer de la terreur et de la misère.

La tâche pédagogique est gigantesque. Toute l’humanité ou presque est numériquement  analphabète. Des centaines de millions de personnes sont capables de tirer les manettes des outils numériques sans connaître et sans comprendre le système complexe qui les accueille, leur offre des facilités d’accès à tout ce qui est accessible, se met à leur disposition pour des tâches multiples, les installe en haut de l’affiche et collectionne par milliards les identités, les relations, les confessions, les intentions. D’une certaine manière, nous sommes comme ces voitures sans conducteurs qui, demain, par millions, circuleront sur toutes les routes du monde.

Ce système de signes et de circuits logiques, nous le savons, repose sur une formidable mécanique dont le génie est dans sa capacité de mise en connexion du tout existant et désormais dématérialisé; mise en connexion, unité par unité, par milliard, et de rendre ces incalculables connexions créatrices à leur tour. D’elles surgissent des galaxies de connaissances, celles qui nous sont ou nous auraient été accessibles, mais aussi celles qui, sans ce système, nous auraient échappées éternellement. En clair, ce système offre à l’humanité un volume en croissance exponentielle de connaissances auxquelles elle n’aurait jamais eu accès sans lui. On le voit bien, l’espace virtuel n’est pas la simple extension de l’espace historique ou réel et il ne peut pas être traité comme tel. Après bien d’autres, je réclame qu’à partir d’hier, l’exploration du monde virtuel et sa compréhension soit matière obligatoire dans toutes les écoles du monde.

Ces machines-là sont fantastiques. Elles fabriquent maintenant des outils, « cette démarche originelle de l’intelligence », selon Bergson. Elles vont les fabriquer ensemble. Je cite à nouveau Bergson : « S’il est vrai que l’intelligence humaine vise à fabriquer, il faut ajouter qu’elle s’associe pour cela à d’autres intelligences[21] ». Ces machines-là vont donc insuffler du sens à des matières inertes et demain, peut-être, de la vie! L’humanisme numérique est dans la connaissance et la compréhension de ce qui se produit et qui est considérable. Demain, les machines tiendront des conférences entre elles.

La tâche politique est, elle aussi, gigantesque. Qui donc est au contrôle d’une telle puissance, dont les limites nous sont inconnues? Qui a le pouvoir d’actionner une telle mécanique, à quelles fins et par rapport à quels intérêts? La question de la gouvernance est incontournable. L’humanisme numérique ne peut pas être, ne doit pas être un code dont la mise en œuvre et la déférence se déploieraient dans un univers sans droit, dans un univers déconnecté des exigences de l’état de droit. Qui donc est au contrôle d’une telle puissance et en assure la gouvernance? Que commandent l’intérêt public et le bien commun, ces vieilles idées qui ne cessent de resurgir?

Comment contenir une telle mécanique tout en privilégiant l’élan universel qui captive, reconfigure peut-être et nourrit les esprits, absorbe une part sans cesse croissante de l’énergie humaine et apporte une contribution à la représentation du monde que chacun porte en lui? Quelle part de ce tout vient du monde réel et quelle part du monde virtuel? Bref, est-il toujours vrai que la rivière est plus vieille que le chemin, selon le proverbe baoulé? Demain, je le répète, les machines tiendront des conférences entre elles.

L’humanisme numérique est aussi dans le travail vital; difficile et urgent de tenir conférence entre nous, les nations du monde, pour arrêter et mettre en œuvre les dispositifs provisoires de la gouvernance de l’humanité numérique, qui pourrait compter demain six ou sept millions de personnes. Cette gouvernance inclut et transcende la gouvernance du réseau des réseaux. À ce jour, cette gouvernance est, pour l’essentiel, américaine. Qu’en sera-t-il quand l’humanité numérique sera très massivement asiatique, africaine et latino-américaine? La fondation Asie-Pacifique du Canada a publié l’une des rares études existantes consacrées à la gouvernance d’Internet dans le contexte où une majorité d’internautes seront asiatiques[22]. Ceux qui ne croient pas à l’existence des valeurs asiatiques ont intérêt à lire cette analyse montrant comment ces valeurs impacteront la gouvernance d’Internet dans un avenir proche.

Nous œuvrons inlassablement depuis des siècles pour encadrer le face à face du citoyen avec l’État.

Qu’en est-il de son face à face avec un système planétaire?

Qu’en est-il de son face à face avec ce système en expansion continue qui, en trente ans, a suscité l’adhésion de près de 50% de l’humanité, dispose de réseaux sociaux animés par près de 3 milliards de personnes, offre un accès quasi illimité au savoir, aux biens et services?

Qu’en est-il de son face à face avec un système planétaire qui est doté d’une énergie et d’une capacité créatrices redoutables s’agissant de la production de nouvelles connaissances grâce, notamment, aux fameux algorithmes qui, des Jeux olympiques de Rio au déplacement des réfugiés syriens, de l’usage du génome humain à la météorologie, dicte de plus en plus ce qu’il faut savoir, connaître et apprécier?

Qu’en est-il de son face à face avec un système planétaire en expansion continue qui possède les moyens de produire une information poussée sur des milliards de personnes sans qu’elles le sachent, sans qu’elles aient donné leur consentement, sans qu’elles ne connaissent les usages faits ou projetés sur ces prises multiples de leur vie personnelle, de leur pensée, de leur comportement, de leurs transactions, de leurs relations? Cette information poussée constitue une réserve sans équivalent de matières convoitées par les entreprises et les gouvernements. Certains se veulent rassurants et évoquent ici l’économie du partage là où il faut démêler ce qui appartient au mirage social gigantesque et ce qui tient d’une réelle collaboration.

Nous ne sommes plus au temps béni du début du réseau des réseaux, alors expression d’un grand rêve libertarien, un espace où les personnes pourraient communiquer, se confier et échanger librement « sans crainte » et sans effets.

Nous sommes au temps où de très grandes sociétés, des multinationales parmi les plus riches et les plus puissantes du monde, s’opposent à toute régulation les concernant, même si ces régulations concernent la sécurité commune, le droit à la sûreté de la personne et à sa sécurité; le droit de ne pas être inquiété pour ses opinions, etc. Certes, nous sommes aussi au temps où de grands groupes de lobby transfrontaliers, au nom des droits de l’Homme et des protections dites écologiques ou environnementales, ont acquis notoriété et puissance. Cependant, les ressources des unes sont sans comparaison avec celles des autres.

Nous sommes au temps où la fabrication de systèmes intelligents requiert de ceux qui les pensent et les constituent une capacité vérifiable d’y insérer des exigences éthiques prenant en compte l’égalité en dignité et en droit des êtres humains. Ces exigences éthiques concernent, notamment, la responsabilité des concepteurs des systèmes dits intelligents et autonomes relativement aux comportements et aux choix de ces derniers, y compris ceux qui pourraient naître de leur dérèglement. Il faut donc insister sur l’absolue nécessité d’une concertation continue entre les ingénieurs, les éthiciens, les juristes et les autorités politiques pour proposer et arrêter les indispensables normes. Cette question éclaire autrement, mais profondément la responsabilité sociale et environnementale des entreprises en ce qui a trait à la production de centaines de millions d’équipements donnant accès au monde virtuel, de machines tirant de ce monde-là des flux de données dont plusieurs seraient autrement inaccessibles.

Nous savons que ces sociétés, dont, par ailleurs, la contribution à l’avancement de la famille humaine est indiscutable, mettent toutes leurs énergies et ressources à circonscrire les exigences communes, entre autres, de nature fiscale, et sont prêtes à entrer en commerce avec les gouvernements, des bouquets de données en contrepartie de conditions exceptionnelles de nature commerciale ou fiscale. En balance, les exigences de l’état de droit et la liberté générale des citoyens. Certains évoquent de nouvelles coalitions des sociétés civiles du monde comme tierce partie. Dans l’attente de ces contrepoids, les univers numériques sont l’objet d’assauts majeurs par des groupes d’intérêt puissants et les services secrets des uns et des autres, à moins, comme l’a documenté Reuthers, que des ententes occultes entre la puissance publique et la puissance privée enrichissent les technologies de moyens de surveillance dont l’État recueille les productions.

De plus, les systèmes intelligents encadrent de plus en plus les formats de nos activités et nos relations avec une population de robots sont en croissance continue. En 2013, on comptait mille deux cents robots industriels par dix mille travailleurs au Japon, en Allemagne et aux États-Unis. Toutes les prévisions convergent, la présence des machines intelligentes va plus que doubler dans les deux prochaines décennies. On pourrait alors compter de trois mille à quatre mille robots pour dix mille travailleurs[23].

Certes, les machines intelligentes n’ont pas encore pris le contrôle du monde, comme l’annoncent les utopistes depuis des siècles, mais elles font manifestement des avancées impressionnantes illustrant leurs capacités managériales, leurs sensibilités stratégiques, leurs aptitudes à évaluer, à choisir et à décider. Certaines sont polyvalentes, d’autres capables de réactions expressives en situation imprévue. Ces postures intelligentes se développent à vitesse grand V et leur application est en croissance continue dans les industries du savoir et/ou à haute composante technologique, mais aussi dans la défense, l’agriculture, la médecine, les services d’entretien et bien d’autres[24].

Ces intelligences artificielles et opérantes s’installent aussi au plus près de nos vies. Dans le prochain quart de siècle, la cohabitation hommes-machines nous fera entrer dans un paradigme de partage sans précédent. La construction, en 2012, d’un premier cerveau artificiel par la société Google, « un pas de géant pour l’intelligence artificielle », constitue une préfiguration saisissante de ce qui viendra peut-être. Réseau neural conjuguant seize mille processeurs, ce cerveau informatique a une capacité élevée de reconnaissance, 74% d’exactitude pour les images des objets, 82% pour les visages humains.

Le déploiement universel et simultané de l’ère numérique, son ampleur et sa célérité, la diversité extrême de ses effets tant pour les individus que pour les communautés humaines de toutes natures, publiques et privées, et l’humanité tout entière nous imposent une grande modestie. Ce que certains croient être une régénération du monde est encore dans ses commencements, 30 années à peine, donc un peu moins d’une génération. Cela semble bien court, trop court pour tirer des enseignements définitifs d’un système dont les avancées, aussi spectaculaires qu’elles soient, n’ont pas encore été éclairées par suffisamment d’analyses, de réflexions et de concertations humaines.

Nous sommes toujours dans une étape préliminaire d’une transition gigantesque que nous avons peine à mesurer et à maîtriser. Nous vivons simultanément dans le monde historique connu depuis les origines et aussi dans le monde virtuel; les mots n’ont plus le même sens tant l’appropriation par les machines de capacités cognitives en expansion continue et, demain, autonomes, marque une rupture radicale avec l’histoire de l’humanité à ce jour.

[1] Adner, Ron, Kappor, Rahul. Innovation Ecosystems and the Pace of substitution: re-examining Technology S-Curves. Strategic Management Journal, March 2015.

[2] Schmidt, Eric et Jared Cohen. The New Digital Age: Ershaping the future of People, Nations and Business, New-York, Alfred A.knopf, 2013.

[3] Kotler, Steven, Diamandis, Peter H. Abundance, the futur is better than you think, Amazon.ca

[4] Roy, Jean-Louis. Bienvenue dans le siècle de la diversité : La nouvelle carte culturelle du monde, Montréal, Stanké, 2014.

[5] Maalouf, Amin, Les identités meurtrières, Paris, Grasset, 1998, p.44.

[9] Ces termes s’inspirent de l’analyse prospective d’Amin Maalouf, op.cit. p.110.

[10] 7% pour la Chine, 7,5% pour l’Inde, 6,5% pour le Vietnam, 7,1% pour la Tanzanie, 6,6% pour le Kenya, 10,5% pour l’Éthiopie, 7,5% pour la Côte d’Ivoire, 8,7% pour la République démocratique du Congo.

[11] Jusqu’à 7 milliards en 2050, dont plus de 4 milliards en Asie.

[12] Inaugurés en 2005, YouTube compte aujourd’hui plus d’un milliard d’usagers et Facebook, 1,5 milliard d’usagers.

[13] Plus de 6 trillions de dollars depuis 2013.

[14] Jeremy Rifkin, La nouvelle société du coût marginal zéro, Paris, Babel, 2014.

[16] Aux fins de notre ouvrage, la culture est définie comme la production de biens et de services illustrant, dans une société donnée, les patrimoines matériels et immatériels reçus, leur conservation dans le premier cas, leur évolution dans le second. Elle concerne en priorité les symboles, les modes de vie, la conception de la personne, le rapport au groupe immédiat et la perception des groupes extérieurs.

[17][17] J. P. Singh, International Cultural Policies and Power, Polgrave Macmilland, 2010.

[20] Pier Paolo Passolini, L’odeur de l’Inde, Paris, Les Éditions Denouel, 1984.

[21] Henri Bergson, L’évolution créatrice.,In Oeuvres, Paris. P.U.F. p. 628.

[22] Ronald Delbert, Asian Cyberspace on the Rise: Challenges and Opportunities for Canada, Canada-Asia Agenda, Asia Pacific Foundation of Canada, 13 Septembre, 2011.

[23] Eric Brynjolfsson and Andrew McAfee (MIT) Race against the machines: How Digital Revolution is accelerating innovation…», Boston, MIT, 2011.

[24] McKinsey Global Institute (MGI), Disruptive technology: Advances that will transform life, business and the global economy, McKinsey&company, 2013.

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *