Partenariat international
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3 février 2017
« L’Afrique est-elle partie? » Contribution de Jean-Louis Roy à la Revue Interventions économiques

L’Afrique est-elle partie?

Identifiés par l’économiste Walt Whitman Rostow dans les années 60, les critères pour apprécier le « décollage économique » d’une société donnée sont toujours pertinents : croissance économique supérieure à la croissance démographique; croissance de l’investissement; augmentation de la production agricole; développement de nouveaux secteurs de l’économie et progression de la consommation des particuliers. Ces critères doivent être éclairés d’exigences nouvelles découlant des évolutions récentes du monde : (1) accès aux ressources financières et technologiques globales; (2) participation aux chaînes mondiales de production; (3) insertion dans le marché mondial; (4) bénéfices découlant de la mobilité internationale et (5) déploiement des énergies renouvelables.
Ce dernier quart de siècle, la convergence réussie de ces indicateurs a transformé la carte financière et commerciale du monde et extirpé de la pauvreté près d’un milliard de personnes. Elle a placé l’Asie au centre du développement et la Chine au tout premier rang des puissances économiques. Conséquence du basculement de la richesse de l’Ouest vers l’Est du monde et du déploiement universel de l’ère numérique, ce vaste mouvement de recomposition du monde a-t-il affecté l’Afrique? A-t-il provoqué son décollage sur le plan économique?
Comment répondre à cette question, sinon en dressant un inventaire des avancées et des défis qui marquent la vie d’un continent qui, au milieu du présent siècle, comptera 2,4 milliards d’habitants, soit le quart de l’humanité ?

L’AFRIQUE D’AUJOURD’HUI

La photographie du continent laisse voir une configuration d’ensemble apparemment peu marquée par les critères traditionnels ou actuels du décollage économique. Certaines des conditions du décollage sont toujours manquantes. Six cents millions d’Africains, soit 50% de la population du continent, n’ont toujours pas accès à l’électricité, dont le manque affecte aussi le rythme de l’industrialisation du continent. Des millions de jeunes Africains diplômés sont sans emploi et, malgré des avancées certaines, le niveau de pauvreté, en Afrique, est le plus élevé du monde. L’Afrique n’aurait pas encore décollé. Même si l’afro-pessimisme n’est plus dominant, l’idée que l’Afrique stagne domine toujours dans la représentation qu’on se fait d’Elle, résultat, notamment, d’une information exogène, notamment européenne, qui privilégie les drames du continent et évacue, dans sa quasi-totalité, les avancées qui s’y déploient.
La radiographie du continent montre une tout autre configuration. Elle laisse voir une Afrique de tous les contrastes; bloquée ici, effervescente ailleurs, traditionnelle et/ou post-moderne, démocratique et/ou autoritaire, violente et/ou compatissante, riche et/ou pauvre.
Incontestables, les avancées y sont réelles. Elles sont cependant variables d’une région à l’autre, d’un pays à l’autre, d’un dossier à l’autre. Cependant, elles sont portées presque partout par une forte volonté de transformer les systèmes mis en place par et pour des intérêts exogènes; volonté aussi de rattraper les retards accumulés et, graduellement, de se connecter aux flux divers qui reconfigurent les vies économique et commerciale, scientifique et technologique mondiales. Cette volonté est celle de plusieurs gouvernements nationaux ou locaux, d’entrepreneurs, de chercheurs, de créateurs, bref, d’un grand nombre d’acteurs des sociétés civiles. Ceux-là sont en lien avec tous les courants du monde grâce, notamment, aux sept cents millions de téléphones mobiles possédés par des Africains, dont trois cent cinquante millions sont des téléphones intelligents. Le passage au numérique mobilise sous toutes les latitudes continentales. Certains satellites qui dansent dans l’atmosphère ont été lancés depuis des terres africaines et le Groupe de travail sur la stratégie et politique spatiale créé par l’UA en 2016 témoigne de la prise de conscience de l’importance économique de l’espace pour l’avenir du continent. Enfin, le continent possède la population la plus jeune de la planète et ses aspirations sont indissociables de celles de la jeunesse du monde.

L’AVENIR DU CONTINENT

Dans la seconde moitié du XXe siècle, penser l’avenir pour les Africains, ce fut d’abord « Penser et mettre en œuvre l’avenir politique de leurs sociétés », entreprise gigantesque dans le continent de tous les apartheids, séculaires et contemporains. Dans cette première partie du XXIe siècle, penser et mettre en œuvre l’avenir concerne toujours l’avenir politique, mais aussi l’avenir économique dans le contexte de la mondialisation évoqué précédemment. L’entreprise est gigantesque dans ce continent fractionné par les puissances extérieures au-delà du pensable, dans ce continent dont les infrastructures construites « au temps heureux des colonies » ont été pensées et aménagées pour servir, en priorité, les intérêts des métropoles.

L’ACTIF

Certains indicateurs économiques sont au vert, en conséquence d’une gestion publique rénovée qui a limité l’inflation, contrôlé les déficits et réduit le ratio de la dette par rapport à la richesse produite.
Ces dernières années, plusieurs États africains ont cherché, avec des succès variables, à moderniser leurs administrations publiques, leurs régimes fiscaux et leurs politiques d’accueil des investissements en vue, notamment, de mettre en œuvre leurs plans de développement au titre de l’émergence. Plusieurs d’entre eux ont enrichi leurs recettes fiscales. En croissance continue, ces dernières ont totalisé 527,3 milliards de dollars en 2014, résultat d’une application plus stricte des politiques fiscales et budgétaires. Autre signe d’avancées, le recours au financement public , proposé aux investisseurs par un nombre croissant d’États et d’institutions publiques, connaît un succès certain. Enfin, la performance actuelle des marchés financiers africains se situe au tout premier rang mondial, sur le double plan de la croissance et de la performance. Cette performance témoigne, entre autres, de la capacité à investir d’une classe moyenne africaine en expansion certaine.
Le développement économique du continent est complexe. Il concerne plus d’un milliard deux cent millions de personnes, dont une majorité vit en milieu rural, huit communautés économiques au développement contrasté, cinquante États de toutes les tailles et de toutes les configurations constitutionnelles, de très grandes métropoles, de centaines de villes, toutes en croissance accélérée et des milliers de communautés locales, etc.
Certains des résultats atteints sont imposants. Le taux de croissance moyen des pays africains, pour les vingt dernières années, a été de 5% et il a atteint les 3,3% au cours des trois dernières années, une performance supérieure à la moyenne mondiale et à celle de la quasi-totalité des pays occidentaux. Dans le classement de la Banque mondiale, relativement au titre des facilités à faire des affaires, onze pays africains se classent dans les cent premiers mondiaux contre sept pour l’Amérique latine. Dans son rapport pour l’année 2015 , la banque affirme que la grande majorité des pays du continent ont amélioré l’environnement réglementaire des affaires et souligne que dix d’entre eux ont amélioré de façon significative cet environnement, et ce, parmi les cent quatre-vingt-neuf économies couvertes. Sous le titre Where to Play and how to Win, la Harvard Business Review, dans son édition de décembre 2016, dresse la liste des 25 pays en développement auxquels les multinationales doivent porter attention si elles veulent atteindre une croissance à deux chiffres. Douze de ces pays sont africains.
Enfin, puisqu’il faut choisir, les dépenses de consommation sont en croissance continue. On a estimé qu’elles pourraient augmenter de 200 milliards de dollars par année pour atteindre 5,600 milliards en 2025. Au cours de cette même période, la production manufacturière pourrait doubler pour atteindre 1,000 milliards de dollars, compte tenu de la politique de délocalisation industrielle de la Chine et de la montée de la demande locale. Enfin, le secteur privé africain se développe à vitesse grand V. Quasi inexistant en 1960, il compte aujourd’hui mille cent sociétés disposant d’un revenu excédant les 500 millions de dollars et, pour 50% d’entre elles, de plus d’un milliard de dollars. Cette montée du secteur privé explique la croissance des « investissements directs domestiques» qui, conjugués aux investissements directs internationaux, soit 168 milliards de dollars en 2014 , totalisent près de 250 milliards de dollars.
Les États ont aussi cherché à conforter, là où les circonstances le permettaient, les institutions et les politiques des communautés économiques régionales existantes, mis en convergence différents codes relatifs, notamment, au droit des affaires, des douanes et des assurances. On a pris l’habitude de souligner lourdement les limites des communautés économiques régionales africaines qui nuisent au décollage économique du continent sans prendre note de leurs progrès. On pense, entre autres, parmi un grand nombre d’exemples possibles, au système d’énergie électrique en Afrique de l’Ouest; à l’interconnexion des systèmes informatiques douaniers de la CEDEAO et à la mise en place du Central Africa Integration Telecommunication System ainsi qu’aux mesures prises pour assurer la sécurité maritime dans le golfe de Guinée et dans la mer Rouge. Sur le plan continental, retenons l’adoption, en juin 1991, du Traité d’Abuja, arrêtant six étapes devant conduire à la pleine mise en œuvre de la communauté économique africaine en 2027. Retenons aussi la mise en place de la force militaire d’intervention rapide domiciliée à Douala. Enfin, les États de l’Union africaine ont récemment donné une suite favorable aux propositions de l’ancien président de la BAD, Donald Kaberuka, visant à assurer un financement propre à l’Organisation, c’est-à-dire un financement qui provienne du continent.
Bref, les réponses aux problèmes africains, comme il est normal et comme le souhaite la réputée économiste nigériane Ngozi Okonjo-Iweala, viennent de plus en plus du continent lui-même. Bref, la normalisation s’impose graduellement tant il est indiscutable que les intérêts des Africains ne sont et ne seront définis et défendus que par eux-mêmes.

LE PASSIF

Certains des résultats atteints ont besoin d’être portés à un niveau supérieur, tant ils sont à la fois insuffisants et indispensables. On pense, par exemple, aux trois domaines complémentaires que sont l’investissement, l’industrialisation et le commerce intra-africain de biens et services.
La montée récente de l’Asie, principalement de la Chine, a prouvé hors de tout doute l’impact décisif de l’investissement pour le décollage économique d’une région et/ou d’un pays donné. Or, même s’ils sont en croissance en Afrique, les investissements y demeurent très insuffisants, avec 5% du total de l’investissement mondial en 2014, alors que la population du continent compte pour 16,5% de la population de la planète. Très insuffisants pour assurer le plein développement des ressources humaines dans un continent qui devra ajouter deux cents millions d’enfants d’ici 2050 et à ceux qui fréquentent déjà ses systèmes scolaires, dont la qualité fait problème ; pour garantir la disponibilité universelle de la ressource énergétique, tant elle est moteur indispensable de toutes les croissances et de tous les développements; pour l’aménagement des villes du continent qui vont connaître un doublement de leur population d’ici 2040; pour la mise en place de structures capables de soutenir un haut niveau d’industrialisation. Selon la Banque africaine de développement et la Banque mondiale, 100 milliards de dollars sont requis annuellement pour les dix prochaines années pour réussir le seul chantier des infrastructures.
L’industrialisation du continent est amorcée, mais son rythme est beaucoup trop lent pour répondre aux besoins des consommateurs africains, dont le nombre ira croissant, aussi loin que l’on puisse voir dans l’avenir; trop lent pour intégrer les chaînes de production mondiale et absorber et produire les technologies les plus avancées; trop lent pour créer les dizaines de millions d’emplois dont les Africains ont un urgent besoin.
Enfin, le commerce intracontinental africain à l’intérieur de chaque communauté économique régionale sur le continent est le plus faible des grandes régions de la planète. Les études des économistes sénégalais ont montré que le niveau du commerce intracommunautaire est plus élevé que le 12% généralement évoqué si l’on y ajoute les flux générés par l’économie informelle. Quoi qu’il en soit, le niveau du commerce intracommunautaire doit impérativement et urgemment être porté à 40%, la moyenne mondiale, pour que soient soutenus les producteurs et les intermédiaires du continent et que la consommation des Africains serve à sa croissance.
Pour que l’Afrique décolle, le rythme de croissance de ces trois domaines doit s’accélérer, urgemment et durablement. Il apparaît aujourd’hui insuffisant pour permettre au continent de joindre, dans l’avenir proche, les multiples mouvements qui reconfigurent les vies économique et commerciale, scientifique et technologique mondiales, pour permettre aux Africains de bénéficier des retombées économiques et sociales qui viennent, en abondance, d’une pleine inclusion dans la mondialisation. Voilà pourquoi l’attention et l’action politiques doivent porter en priorité, outre les questions urgentes liées à la sécurité, sur la croissance de l’investissement, l’accélération de l’industrialisation et le développement du commerce intra-africain. Le décollage économique du continent suivra.

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