René Lévesque : homme de la parole et de l’écrit
Montréal, le 4 novembre 2011.
Je dois à l’amitié de certains d’entre vous de prononcer cette conférence d’ouverture même si je suis sans compétence particulière pour apprécier la prose, la chronique, le genre mémorial, la lexicographie et autres dimensions, formes et fonds, de l’œuvre de René Lévesque, journaliste, chroniqueur, ministre, chef de parti et 23e premier ministre du Québec. Cette œuvre qui s’étend sur près d’un demi-siècle emprunte tous les modes disponibles de la communication comme le montre le programme de notre colloque. Cette œuvre fut un dialogue permanent avec les Québécois, d’abord pour comprendre le monde et ensuite pour le changer.
Je suis venu vous entendre bien davantage que vous parler, et pour une raison simple. En effet, je suis le seul parmi tous les intervenants de ce colloque à qui on a omis de préciser le sujet de son intervention. Chacun et chacune d’entre vous, y compris le directeur du Devoir dont l’indépendance est historique, savent exactement ce qu’on attend d’eux et doivent s’y tenir. Même Gratia O’Leary s’est fait imposer un thème, les relations avec les journalistes! Incroyable, non? On se demande pourquoi! Dans mon cas, notre ami Alexandre Stefanescu a intitulé ma prise de parole: Conférence d’ouverture ! Sans plus !
J’ai immédiatement consulté le grand Larousse espérant trouver dans la définition des termes le sujet de mon intervention, mais en vain! L’ouverture y est définie comme un espace vide qui permet le passage entre l’extérieur et l’intérieur... un peu vague d’autant que les usages du mot ne sont pas d’un grand secours. En optique, le terme est utilisé pour signifier la surface utile des miroirs et, en agroalimentaire, pour signifier la cavité dans la pâte de fromage par suite de fermentations gazeuses au cours de l’affinage! Je me suis dit que ces sujets-là seraient abordés par le Commissaire aux langues officielles, mon ami Graham Fraser et que je ne devais pas comme on dit à Ottawa « steal his thunder », en traduction française, toujours à Ottawa, « lui voler ses orages ». Bref, un esprit moins indépendant que le mien verrait dans ma situation un complot... une façon subtile d’identifier possiblement le supposé libéral dans la place, moi qui ai recommandé en avril1981 de voter contre Claude Ryan et pour René Lévesque et, en 1985 contre Pierre-Marc Johnson et pour Robert Bourassa. Mon cher Alexandre, ce flou me laisse cependant une liberté que René Lévesque aurait sans doute appréciée, et je t’en remercie.
Quelques souvenirs
Plusieurs parmi vous ont été des intimes de René Lévesque. Tel ne fut pas mon cas. Certes mes enfants et les enfants Côté étaient des amis très proches et, dans ce contexte, les familles se retrouvaient à l’occasion des anniversaires ou des fêtes scolaires. Corinne Côté-Lévesque y venait régulièrement, et parfois accompagnée. La surprise était grande et heureuse pour nous tous y compris le restaurateur chinois de la rue Victoria à Saint-Lambert qui voyait débarquer chez lui le premier ministre du Québec.
Nous nous connaissions autrement. Président de la Ligue des droits de l’homme oå militaient Jacques-Yvan Morin, Monique Rochon, Stella Guy, Simone Chartrand, Léo Cormier, Lisette Gervais, Pierre Meunier, le juge Sauvé et bien d’autres, j’ai alors rencontré avec Maurice Champagne toute la classe politique, y compris René Lévesque. La Ligue menait campagne pour la reconnaissance des droits individuels, ce qui était assez vendeur mais aussi pour les droits collectifs y compris le droit à l’autodétermination du Québec, ce qui l’était moins, et pour l’adoption par le Québec d’une Charte des droits et libertés. Quelques années plus tard, je serai nommé commissaire et administrateur de la Charte par le gouvernement Lévesque.
Plus avant encore dans le temps, je me souviens d’un entretien sollicité et obtenu avec le Chef du Parti Québécois pour une chronique que je tenais alors dans la revue Actualité. Revenant d’une tournée du Québec, il m’avait reçu dans son petit bureau de la rue Christophe-Colomb et baladé verbalement de Gaspé à Val d’Or, du Lac Saint-Jean à Saint-Georges de Beauce. Pour le néophyte que j’étais alors, ce moment fut à la fois une grande leçon de géographie, de politique et de journalisme. Le texte complet de l’entretien faisait 20 pages, la synthèse remise à la rédaction pour publication 5 ou 6 pages et le texte publié une page et demie. Une pratique barbare de la coupe que je retrouverai au Devoir.
Plus avant encore dans le temps, je me souviens de la venue de René Lévesque dans ma Beauce natale chez un oncle député fédéral indépendant. Le Docteur Raoul Poulin. Dans le parlement fédéral contrôlé alors par le vieux lion des Prairies, ce fier Beauceron formait avec deux ou trois autres collègues indépendants un Bloc québécois avant la lettre et, mon cher Graham Fraser, il désespérait comme vous de voir le gouvernement fédéral respecter les langues de ses deux peuples fondateurs comme on disait alors, les langues officielles comme on disait hier encore avant la nomination de titulaires unilingues aux fonctions de Directeur des communications au Bureau du Premier ministre, de Vérificateur général du Canada et de juge à la Cour Suprême. Dans le petit village de Saint-Martin de Beauce, la venue de René Chaloux, de Jean Drapeau ou de René Lévesque constituait des évènements considérables et donnait lieu à de vastes supputations pré-péquistes qu’emportait la débâcle annuelle de la rivière Chaudière.
Ma relation avec René Lévesque changea de nature entre1981 et1986. Nommé Directeur du Devoir, je devais commenter les actualités du temps et, en priorité celles du Québec dont le gouvernement était alors dirigé par monsieur Lévesque. Nos contacts étaient rares, précis et non dépourvus de cordialité sauf quand il exigeait avec insistance et parfois avec raison un redressement et confondait le texte faisant problème et son ou sa signataire. « Ce n’est pas digne du Devoir - Un journal comme le Devoir ne peut pas descendre aussi bas » Et vlan! Une collègue en particulier lui tapait sur les nerfs et je vous épargne les qualificatifs puisés dans son vaste vocabulaire pour moquer sa brillance éphémère et son piètre sens politique, au jugement du premier ministre du temps.
Post-référendaire, la période était chargée comme aucune autre y compris celle assez tragiquement rocambolesque que nous vivons présentement. Elle était remplie d’incroyables contrastes : la parade des vainqueurs incarnés par Trudeau et Chrétien, la main tendue de Mulroney utilisant les mots que lui prêtait Lucien Bouchard, pour un temps, et la réponse de René Lévesque, la seule possible dans la conjoncture mais qui fit éclater son parti; l’alliance des provinces avec le Québec suivi du glacial isolement du gouvernement québécois; le rapatriement de la Constitution et le surplace insupportable et obligé de l’Assemblée nationale; la profonde crise économique obligeant le gouvernement Lévesque à frapper ses alliés naturels et, au Parti Québécois, une incessante guérilla de concepts, de propositions et à d’accession à l’infaillibilité â selon la forte expression de René Lévesque heurté par une telle frénésie plongeant avec régularité la première force politique du Québec et le gouvernement dans l’acide. à Un climat d’étuve â, écrira René Lévesque. Les caribous se précipitant dans les eaux de la Caniapiscau et les kangourous dissimulant dans leur poche ventrale ce qu’ils ont présumément de plus cher. Même la crise actuelle du PQ, qui est virale, n’a pas encore emprunté au vocabulaire du zoo de Granby.
Clairement, le temps de la rupture était venu, celui de la reconstruction engagé, mais à les secousses des derniers mois avaient laissé des fissures que rien ni personne ne pourrait plus réparer. â Sur ces mots, René Lévesque change de chapitre et donne au suivant le titre de l’un de mes éditoriaux : à La grande fatigue de M. Lévesque â.
Durant cette période, je signerai un grand nombre de textes consacrés au premier ministre, à ses politiques et aux crises qui assaillaient alors la société québécoise. Aussi aux évènements extraordinaires du PQ devenu une sorte de volcan en éruption permanente. Puis vint, selon le mot de René Lévesque " le temps du détachement ".
Des années plus tard, je le reçois à la délégation du Québec à Paris. Il n’est plus chef de gouvernement. Au MRI, certains s’inquiètent du traitement que je lui réserve. On me bombarde d’instructions exigeant que nous adoptions une posture plus modérée. Dans l’intervalle, je communique avec le premier ministre Bourassa pour autre chose et, à la fin de notre conversation, je lui dis que le MRI me faisait quelques misères concernant la venue de René Lévesque. Il veut des noms bien sûr et conclue comme suit : à Recevez-le comme vous me recevez!â Au diner, je fais le mot de circonstance et cite abondamment un de mes éditoriaux particulièrement louangeur pour mon invité principal. Alors René Lévesque se lève à son tour et, avec son humour unique, me met au défi de citer un autre, un seul autre éditorial aussi favorable. L’homme était manifestement heureux. Il était à nouveau journaliste et préparait une grande série sur la Francophonie. Nous avons alors longuement débattu du mouvement qu’il enveloppait d’une affection certaine et d’un doute méthodique non moins certain.
Une vision de la politique
J’ai longtemps hésité entre quelques expressions fortes offertes par Martine Tremblay dans son très beau livre Derrière les portes closes et une expression de Corinne Côté- Lévesque dans sa présentation de Attendez que je me rappelle pour qualifier l’œuvre considérable de René Lévesque. J’ai finalement choisi ces mots simples de son épouse : à Il ne faisait pas de la politique, il avait une vision de la politique. â En effet, René Lévesque appartient à cette confrérie peu nombreuse de politiques qui, dans l’histoire propre du Québec, ont eu une vision de la politique. Ceux-là ont imaginé à la fois la dimension exaltante du destin commun possible, et celle, tragique, des limites de son accomplissement. René Lévesque a été le porteur à d’exigences plus profondes â, selon l’expression de Thomas Sloan, expression que reprend justement Martine Tremblay.
Comment partager ces exigences plus profondes pour qu’elles ne restent pas méditations personnelles ou sèches propositions programmatiques? Comment les transposer dans la sphère publique, les montrer au grand jour et les offrir en partage sans les trahir et sans se trahir? Les prises de parole innombrables et les écrits de René Lévesque sont indissociables de cette nécessité et de cette impossibilité. Sa liberté aussi, y compris face au Parti et à ses autres créations qui n’ont jamais eu priorité sur ses exigences plus profondes. En matière de droits, de liberté et de valeurs démocratiques, il se méfiait des trouvailles du siècle et leur préférait les trouvailles venus des siècles.
Si son grand dessein de redéfinir la place du Québec par rapport au Canada et au monde n’a pas abouti, sa vision éthique des institutions, sa farouche défense des valeurs démocratiques, son souci d’équité sociale et d’affirmation économique ont durablement marqué l’éthos québécois. Ces convictions et les politiques qui les incarnent sont au cœur de la Révolution tranquille qui est aussi l’œuvre qu’il a accomplie avec quelques autres. Ces convictions et ces politiques ont aussi marqué la société québécoise durant sa décennie au pouvoir. Mais entre les deux périodes, celle de la Révolution tranquille et celle du régime Lévesque, la différence est de nature. En 1960, la classe politique a répondu à un profond désir et besoin de changement qui avait longuement mariné dans l’après-guerre et qui rejoignait un nombre sans cesse croissant de Québécois. Le mouvement allait des citoyens vers le et la politique. En 1970, le mouvement allait du politique vers les citoyens, qu’il fallait animer du désir et convaincre du besoin de changement.
Certes resitué dans le temps long, il n’est pas illégitime de poser la question de la pertinence de l’option qui fut au cœur de l’engagement de René Lévesque d’autant qu’elle était plus nuancée, plus enracinée dans la durée historique du Québec que certains ont bien voulu le reconnaître. Cet homme du changement aimait aussi les continuités. Que serait devenu le Québec si René Lévesque était resté au parti libéral, et que serait devenu le fédéralisme canadien? Que serait devenu le Québec sans les référendums successifs et Trudeau sans sa victoire de 1980? Dans le temps long qui n’est pas encore complètement accompli, quel bilan provisoire – actif et passif – démographique, économique et politique – peut-on faire de l’inclusion dans la politique québécoise et canadienne de l’option de la souveraineté à la fois comme stratégie politique et comme programme politique? Finalement, il faudra bien se demander à qui a profité ce choix et l’échec qui l’a suivi.
La parole
L’une de nos séances portera sur l’homme de la parole que fut éminemment René Lévesque. Dans nos mémoires, certainement dans la mienne, René Lévesque se présente comme un saltimbanque des mots. Il les étend dans des phrases pliées et dépliées comme des vagues qui se superposent plus qu’elles se succèdent. La langue française est comme réinventée en permanence par ces éclipses, ces incisives, ces énumérations qu’ils multiplient comme un artisan à la recherche de la forme définitive. Il vient manifestement du temps immémorial de la parole... et de ses premiers prolongements technologiques, l’imprimerie, le télégramme, le fax, le téléphone et la radio... d’un temps oå les images étaient rares autant qu’elles sont devenues insupportablement surabondantes. Sa gestuelle unique est aussi de ce temps. Accompagner et illustrer la parole avec le corps, les bras, les yeux et les mimiques. Ce monde sans image sinon longuement construite par les peintres, les graveurs, le cinéma naissant et les premiers photographes nous est lointain et peut-être incompréhensible. Mais un monde sans image est un monde de la parole.
Quelque chose en René Lévesque s’est irrévocablement fixé dans cette période... en écoutant récemment ou en me remémorant certaines de ses interventions, j’ai eu la forte impression que, dans son cas, la parole précède toujours l’image. Il ne commente pas les images, il commente les réalités. Mais il se les annexe, en quelque sorte, comme un élément de preuve, comme une extension de la démonstration, une pince venant conforter une plaidoirie. Pure impression peut-être, mais en l’écoutant, j’avais le sentiment que pour lui la parole est première et qu’elle précède toujours l’image, que, dans son cas si singulier, elle est l’image. Dans certains moments forts de sa vie publique, cette symbiose a fait l’histoire. Le jour de la démission d’une quasi-moitié de son conseil des ministres, il se lève à l’Assemblée pour répondre à la question suivante de Gérard D. Lévesque : à Monsieur le premier ministre, avez-vous toujours un ministre des Finances, un ministre de l’Éducation, un ministre de la Science, un ministre de etc. â. René Lévesque pointe d’abord les bancs vides qui l’entourent et comme pour habiller son geste, il répond : à Monsieur le président, je ne sais pas â. Je tiens aussi sa gestuelle et ses mots, le soir du référendum de 1980, comme l’un de ses moments synthèses.
L’écrit
Notre première séance portera sur René Lévesque, homme de l’écrit. Outre ses ouvrages, ses collaborateurs nous disent qu’il écrivait lui-même tous ses discours et improvisait finalement assez peu. Des milliers d’heures sans doute dans sa vie. Impression strictement personnelle, j’ai eu le sentiment en relisant ses ouvrages d’une parole écrite qui attend une réponse, bref le curieux sentiment de l’entendre en le lisant, de le voir jongler avec les mots mis en ordre de marche, de faire parler ses silences et de préparer des chutes rarement convenues. Miron disait que l’écriture était pour lui un moyen d’action et non une activité à part. Pour René Lévesque, sa prose en est une de convictions et d’actions aussi. Elle est un outil politique et il en connaît la portée, l’utilisation aussi qu’on peut en faire contre lui, d’oå sans doute l’extrême attention qu’il portait à ses interventions écrites, pour des raisons politiques mais aussi pour le respect qu’il avait pour sa fonction de chef de gouvernement. Vieux réflexe sans doute hérité des normes qu’il s’imposait déjà à la télévision de Radio-Canada du temps oå journaliste, il évoquait ce qui fut et advint, normes qu’il transposa dans sa fonction politique dédiée à ce qui doit advenir.
« Savez-vous écrire? » lui demanda un jour Trudeau «sur ce ton baveux qu’il affectionnait? » dixit René Lévesque. « J’ai de vieux copains, écrira-t-il dans ses quasi- mémoires, qui prétendent que j’écris encore plus mal que je ne parle, même quand je parle bien...». Le savoir écrire, me semble-t-il, fascinait et dominait l’intellect de cet être que l’on disait brouillon sauf pour ses interventions écrites qui répondent à une architecture textuelle construite, travaillée et efficace. Martine Tremblay le montre griffonnant quelques phrases avant ses interventions publiques ou planchant avec intensité sur des textes plus conséquents à jusqu’à ce qu’il trouve le ton et le degré de nuances désirées, le mot ou l’expression juste. Exigences personnelles sans doute! Mais aussi esprit d’une époque, effet d’une culture valorisant l’écrit travaillé et retravaillé. Gérard Pelletier, Claude Ryan, André Laurendeau, Jacques-Yvan Morin et bien d’autres encore appartiennent à ce temps.
René Lévesque est aussi de la 1ère génération de l’image télévisuelle qu’il apprivoise, utilise et maîtrise avant que sa profusion, tel un tsunami permanent, déferle sur et dans les esprits. La télévision que René Lévesque a connue et animée avant de dire « oui » à Jean Lesage et à Georges-êmile Lapalme nous est lointaine et en partie inconnue.
Artisanale, volontariste, directe, elle faisait alors appel aux talents, aux compétences, à la culture et au travail des journalistes. Elle n’a rien à voir avec ce fleuve de commentaires et d’improvisations, cette lecture assommante et accommodante de communiqués qui déferlent sur nos écrans en permanence. Elle n’a rien à voir non plus avec le traitement fait aujourd’hui aux journalistes auxquels on demande de parler avec autorité, et dans la même heure, du besoin de dévaluation de la devise chinoise, de la grossesse de Carla Bruni, de la régression royaliste du Dominion du Canada, de la guerre au Sud-Soudan, de l’effondrement appréhendé du Pont Champlain et du dernier spectacle du Cirque du Soleil consacré à Michael Jackson. En boucle s’il vous plaît, deux fois, trois fois et davantage. On s’ennuie souvent du à No comment à d’Euronews. La Fédération des journalistes professionnels du Québec devrait se battre contre cette imposture et exiger plus de respect pour ses membres et pour leur public et notamment de la part de la télévision publique. A moins de croire qu’il n’y a pas d’autre monde possible. Ce qui n’est pas vrai.
Avec son tableau, sa cigarette, sa fréquentation du monde, sa culture politique, son intelligence cumulative, sa curiosité intellectuelle, ses mots de tous les jours, sa discipline, René Lévesque avait besoin lui d’une bonne heure pour expliquer la guerre conduite par la France en Algérie. ë l’époque, il semble que la direction de Radio- Canada comprenait ce besoin! Mais je m’aventure ici un peu trop sur un terrain qui sera éclairé pour nous par Marc Laurendeau.
Conclusion
Au-delà de ces fleuves de mots dits et des mots écrits par René Lévesque, ce qui importe est de l’ordre de la signification. Ce discours sur l’émancipation de la nation et subséquemment sur la « souverainété constamment élargie de l’homme et de la femme d’ici... des créateurs et des entreprises d’ici » n’est pas un simple discours. Il constitue une ardente obligation.
«Quelle forme prendra cet État-nation que nous croyons si proche et indispensable », se demandait René Lévesque en 1985? Je ne le sais pas plus que quiconque, se répondait-il à lui-même sinon que seul le peuple du Québec décide. Tout le reste est politique de l’imaginaire ou de l’abstraction selon les mots de granit de Pierre Vadeboncoeur.
L’homme dont la parole et les écrits nous rassemblent aujourd’hui nous a laissé un enseignement essentiel : le Québec est responsable de son destin et personne d’autre que les Québécois ne le réalisera à leur place. Mais il faudra que cette minorité-majorité se convainque à nouveau du besoin de sa cohésion et, sur quelques questions essentielles, de consensus qui sort des guérillas actuelles quelques domaines constitutifs oå nous disposons toujours d’avantages comparatifs qu’il nous faut absolument conserver; que nous nous dotions d’une politique de la population qui inclut une révision radicale du traitement que nous réservons aux immigrants et qui constitue un échec redoutable au point oå le chef d’un nouveau parti se permet de proposer que nous réduisions de 50% leur nombre déjà faible quand il faudrait le doubler; que nous soyons aussi obsédés par la déscolarisation des enfants du Québec, ce drame absolu et que nous corrigions une situation humainement, socialement et économiquement porteuse de limitations infinies.
Mais comment dissoudre la complaisance qui nous ronge? Comment élever le débat public et donner à nouveau crédit et légitimité à l’espace public et à nos institutions publiques sans lesquelles le Québec s’atomise, se ringardise et « s’humorise »?
Telles sont quelques-unes des interrogations que ma fréquentation récente des mots et des écrits de René Lévesque a fait émerger dans mon esprit. Il déborde peut-être le cadre de notre rencontre mais si peu dans la mesure oå tous ces mots et ces écrits convergent vers une idée simple : une autre perspective est possible.
Je vous remercie.
Jean-Louis Roy, Montréal
PENSER L’AFRIQUE HORS DE LA DÉPENDANCE
Texte publié dans l'ouvrage collectif "Nous faisons le rêve que l'Afrique de 2060 sera" aux éditions l'Harmattan, Paris, 2010.
J’écris ce texte entre deux voyages.
Le premier m’a conduit en Argentine, qui célèbre le bicentenaire de son indépendance. Le second me conduira au Cameroun, qui célèbre le 50e anniversaire de son indépendance.
Ce contraste dans les chronologies explique, en partie du moins, pourquoi il est toujours si difficile de parler normalement du continent africain. Sa situation dans les périodes moderne et contemporaine est tout sauf normale tant sa dépendance a été longue, violente et coûteuse.
Longue de plusieurs siècles; violente jusqu’à la réduction des êtres à du bétail valant ou non son pesant d’or, à des marchandises sans plus; coûteuse tant la colonisation fut d’abord un système de pillage systématique de toutes les richesses matérielles du continent conjugué à une négation radicale de toutes ses richesses spirituelles, culturelles et sociales.
L’Afrique peine. Elle a du mal à se libérer d’une négation aussi brutale et aussi radicale de son appartenance à la famille humaine, négation qui a défini son rapport au monde dans la très longue durée de l’histoire et jusqu'à tout récemment. Se souvient-on que l’apartheid, cette doctrine et politique d’affirmation de la supériorité d’une race sur les autres, dominait le sud du continent il y a deux décennies à peine?
Dans un temps où tout est instrumentalisé, il nous faut renouer avec quelques fondamentaux : la dignité de chacun et de tous, leurs droits et leur liberté pour apprécier justement ce qui est advenu aux Africains ces derniers siècles. Ils ont vécu dans un monde où cette dignité, ces droits et cette liberté leur étaient niés, brutalement, absolument et universellement. La tâche des deux dernières générations a été de mettre le pied hors de cette fange et de transformer l’héritage colonial en projets national, régional et continental. La tâche des deux prochaines générations jusqu’au premier centenaire des indépendances africaines que cette publication célèbre sera de parfaire ces projets et de normaliser la relation du continent au monde. Elle consiste à penser l’Afrique hors de la dépendance, celle qui fut et celle qui est toujours.
2060 sera alors plus qu’une commémoration. Elle sera une affirmation de la dignité retrouvée, des droits respectés et de la liberté humaine reconquise. Alors l’Afrique du milieu du XXIe siècle sera bien différente. Elle aura repris le contrôle de ses richesses matérielles et trouvé des éléments de sa gouvernance et de son organisation socioéconomique dans ses richesses spirituelles, culturelles et sociales propres.
Penser l’Afrique hors de la dépendance signifie qu’elle pourra alors participer pleinement aux multiples formes de l’interdépendance qui définissent notre temps et y apporter une contribution majeure. Elle comptera alors pour le quart de l’humanité, sera la région la plus jeune du monde, disposera toujours de richesses abondantes, matérielles et culturelles. Si ses enfants sont instruits et si la dignité, les droits et la liberté humaine sont pleinement reconquis, le continent aura alors libéré des forces que nul ne connaît tant elles ont été enfouies dans les horreurs de l’histoire.
Penser l’Afrique hors de la dépendance?
Un formidable chantier pour nos plus jeunes amis africains… aussi pour la famille humaine dans son ensemble qui a du continent une vision venue de l’histoire, d’une histoire de domination et de sujétion. Vivement, que vienne le temps de la délivrance, la fin des dépendances.
Jean-Louis Roy
Président, Partenariat International
Secrétaire général de l’Agence intergouvernementale de la Francophonie (1989-1998)
Intervention de Jean-Louis Roy au nom du CORIM: Présentation et hommage à Mme Bachelet
Montréal, le 5 octobre 2010
Madame la présidente, Michelle Bachelet
Mesdames messieurs,
Chers amis.
Madame, si vos ancêtres français de la Bourgogne avaient choisi l’Amérique du Nord plutôt que l’Amérique du Sud, vous auriez pu être Québécoise. Ce mot familier pour vous souhaiter la plus chaleureuse bienvenue au Québec et vous dire que votre personne et votre pays, le Chili, y jouissent d’une affection certaine.
Nous avons suivi et accompagné la bataille que vos compatriotes ont livrée pour reconquérir leur liberté suite à la criminelle liquidation de votre prédécesseur, le président Salvador Allende. Nous avons accueilli un grand nombre de vos compatriotes, qui comme vous, ont dû s’exiler face à l’odieuse dictature militaire. Cette dernière a mis votre pays à feu et à sang, dissous la démocratie chilienne et l’état de droit qui y étaient enracinés, sans rupture, depuis le XIXe siècle, et fait de la torture et de l’assassinat individuel et collectif des pratiques courantes de sa gouvernance.
Nous sommes descendus dans nos rues, avons signé des pétitions, fait pression sur nos gouvernements et, de loin, accompagné la résistance des Chiliens et des Chiliennes. Nous avons vu vos compatriotes, qui sont devenus les nôtres, arriver chez nous chargés de deuil et de peine, de crainte aussi pour ceux et celles qu’ils avaient laissés au pays. Nous les avons vus se regrouper dans l’Association des Chiliens du Québec, dans le Conseil chilien du Québec, dans l’Association des professionnels, des techniciens et des artistes chiliens du Québec et se retrouver dans l’Instance de coordination des organismes chiliens.
Nous les avons accompagnés quand ils ont créé la Fondation Salvador Allende. Des artistes, des centaines de citoyens et la Ville de Montréal ont apporté leur appui à la commémoration du centenaire de la naissance du président Allende par l’érection d’un superbe monument du sculpteur Michel de Broin au Parc Jean-Drapeau. À l’unanimité, l’Assemblée nationale du Québec a rendu hommage au Président à l’occasion de cette commémoration. Ces dernières semaines, dans cette ville, une superbe exposition de créateurs québécois d’origine chilienne accompagnés d’autres créateurs a célébré le bicentenaire de votre République. Ces évènements ont été consignés dans un livre récent, exhaustif et émouvant, Les Chiliens du Québec, de l’historien d’origine chilienne José del Pozo. En 2008, vous avez signé une entente de coopération en matière de protection de la petite enfance avec le premier ministre du Québec. Dans le prolongement de l’entente de libre-échange Canada-Chili, vous avez signé une autre entente avec le premier ministre fédéral concernant un important volume de bourses d’études. Vous êtes chez vous, madame, au Québec.
J’étais à Santiago au moment du putsch des militaires. J’ai vu le palais de la Moneda en flammes et la violence et la peur se répandre sur votre territoire national. J’ai longé les stades où des dizaines de milliers des vôtres étaient internés, cherché à joindre la guide qui, la veille, nous avait fait visiter l’Église Saint-François et ses trésors pour apprendre plus tard qu’elle se trouvait dans ces stades. C’est assez vous dire la joie ressentie quand, 20 années plus tard, en janvier 2006, je vous ai vue au balcon du même palais, le soir de votre installation à la présidence du Chili, célébrer les libertés, marquer votre distance face à l’ambition du pouvoir et affirmer votre volonté de servir.
Certains ont souligné à juste titre cette première : une femme accédant à la première fonction d’un pays réputé, à tort ou à raison, pour être un peu machiste. Mais, au-delà de cette première et l’incluant, ce que marquait votre élection avait aussi à voir avec certains évènements contemporains de haute portée politique : l’accession de Lech Walesa à la présidence de la Pologne, celle de Vaclav Havel à la présidence de la République tchèque, celle de Kim Dae-Jung à la présidence de la Corée du Sud, celle de Nelson Mandela à la présidence de l’Afrique du Sud et la vôtre à la présidence de la République du Chili. Votre élection comme couronnement d’une riche carrière politique qui vous a notamment amenée à exercer des fonctions ministérielles d’importance à la santé et à la défense, votre élection, dis-je, constituait la victoire de la liberté humaine.
Vous êtes de la confrérie de ceux et celles qui ont connu dans leur chair, leur cœur et leur esprit les extrêmes de la condition humaine. On vous a internée, humiliée, torturée avec votre mère au moment même où vous pleuriez l’assassinat de votre père, le général de l’armée de l’air, Alberto Bachelet. On a saisi vos biens. On vous a contrainte à l’exil. On a cherché à détruire votre réputation. On vous a présenté comme l’ennemi de votre peuple. Mais vous êtes aussi de ceux et celles qui, victimes de violations indescriptibles, ont été choisis librement par leurs compatriotes comme fiduciaires de leur confiance et de leur espérance. « Un grand nombre sont mort lentement », si l’on peut emprunter en l’adaptant le titre d’un célèbre poème de Pablo Neruda, votre compatriote, prix Nobel de littérature. Mais vous, vous avez survécu à cette mort lente, morale ou physique, morale et physique. Vous avez franchi des obstacles considérables et finalement vos compatriotes vous ont choisie pour les représenter et diriger votre pays dont certains des fils vous avaient traitée avec mépris, violence et indignité.
Cette fusion de la démocratie et de la justice que représente votre élection à la présidence du Chili constitue un formidable verdict, une exceptionnelle avancée de la liberté humaine, du droit et des droits. Elle marque un moment rare dans l’histoire, d’autant que « vous n’avez rien oublié », selon vos propres termes, et dans la même phrase vous affirmiez que « l’on ne peut pas se permettre de scruter le passé en permanence ».
Permettez-moi, avec tous ceux et celles que votre présence rassemble ce soir, de célébrer ce verdict et ce moment qui marquaient la reconnaissance publique de votre courage, de votre résilience et de votre dignité.
Le prix que vous recevez est une reconnaissance de ce parcours exceptionnel au service de la démocratie et des droits de la personne, comme nous disons ici. Mais il est aussi un témoignage de la notion même des droits de la personne que vous incarnez et qui constitue, je crois, le sens même de votre présidence.
Que vous soyez attachée aux droits civils et politiques, votre histoire personnelle, qui se confond avec celle, récente, de votre pays, le prouve abondamment. Mais que vous soyez également attachée aux droits économiques et sociaux, que vous ayez fait porter une partie essentielle de votre présidence à leur mise en œuvre effective, témoigne d’une vision inclusive des droits de la personne qui constitue l’un des enjeux majeurs de notre temps. Dans votre discours du 21 mai 2009, le dernier discours sur l’état du pays que vous avez prononcé, vous évoquiez la dimension sociale de l’État et affirmiez que croissance et équité étaient indissociables.
Cette vision de la totalité des droits humains, telle que consignée dans la Déclaration universelle des droits de l’homme de 1948 et dans les Traités relatifs aux droits économiques, sociaux et culturels et ceux relatifs aux droits civils et politiques de 1966, constitue un acquis juridique du siècle précédent. Cette vision de la totalité des droits humains et de leur mise en œuvre est au fondement de votre engagement et de votre action politiques.
Cette vision distingue ceux et celles qui font du développement économique une fin en soi et croient que le développement économique et ses normes étendues à l’ensemble des activités humaines peuvent structurer les sociétés.
Ceux-là ont dominé l’histoire récente. Au mépris de toute norme éthique et tirant tous les effets possibles d’une dérèglementation généralisée, ils ont plongé une partie du monde dans une crise financière, économique et sociale profonde et, nous le constatons maintenant, dans une crise de longue durée. Cette crise a fait des millions de victimes, déstructuré des millions de familles, dissous des pans entiers des appareils de recherche et de production, endetté les états et ruiné les personnes. Elle a finalement forcé les gouvernements à prendre des mesures exceptionnelles qui sont aujourd’hui et pour longtemps à la charge du plus grand nombre.
Vous avez, madame, conduit une politique économique marquée du plus grand réalisme et cherché à conserver ou à créer les conditions propres du développement de vos entreprises, du maintien et de l’augmentation de l’emploi et de l’enrichissement de vos activités commerciales, nationales et internationales. En contrepartie, vous avez fait de cette croissance économique non pas une finalité en soi mais un levier pour la croissance et l’équité sociales avec une insistance marquée pour l’éducation, la sécurité sociale et la sécurité de la vieillesse. Concernant la petite enfance et l’éducation de base, la Banque mondiale a placé votre pays, sous votre gouverne, au premier rang mondial. Bref, vous avez cherché à conjuguer les droits plutôt qu’à les opposer. Certes, vous n’avez pas tout réussi, mais votre pays a subi les assauts de la crise de 2008 avec une résilience certaine qui est reconnue par tous.
La crise vous a conduit à soutenir d’une façon forte vos entreprises. Mais vous êtes aussi venue en aide directe à quatre millions de vos concitoyens les plus démunis. Dans ce discours de mai 2009, vous avez, dans une formule superbe, défini cette troisième voie qui à fait depuis 1989 l’objet d’innombrables recherches et exposés. « Plus de marché, disiez-vous alors, plus d’État, un marché plus prospère dans un État qui régule et protège. »
Dans son édition du 17 septembre 2009, The Economist, qui n’a pas toujours été tendre à votre endroit, évoquait le modèle Bachelet, cette combinaison de la croissance économique et de la protection sociale et affirmait que vous étiez devenue « one of the most formidable political leader in Latin America ». Il rappelait que sous votre gouverne 3 500 crèches ont été créées pour accueillir les enfants de milieux modestes, que 600 000 familles ont bénéficié de votre politique de logements sociaux, que tous les Chiliens bénéficient aujourd’hui d’un régime de pension publique et d’un accès enrichi aux soins de santé.
Dans un temps où l’économie de marché revendique une autonomie quasi absolue, vous avez réaffirmé avec Octavio Paz la nécessité de l’économie de marché. Mais, par le déploiement de politiques conséquentes, vous avez montré la nature fondamentalement sociale et politique de l’économie. Ainsi, vous avez effectué la jonction entre deux grandes aspirations humaines, celle de la liberté et celle de l’égalité ou de la non-exclusion.
Vous avez reconnu et conforté la place éminente du social dans les sociétés humaines pour que ces dernières ne deviennent pas des lieux dégradés du vivre ensemble et le produit aléatoire des conjonctures économiques. Cette place éminente du social exprime la part de transcendance et d’espérance que chacun et tous, que chacune et toutes portent en soi. Elle nourrit les conditions de l’estime réciproque entre les personnes sans laquelle la cohésion sociale se dégrade et les sociétés humaines deviennent des champs de bataille.
Au plan continental, vous avez œuvré à la création de l’Union des nations d’Amérique du Sud, dont vous avez assumé la première présidence, soutenu la création en son sein d’un Conseil de la défense sud-américaine et d’un Conseil de la santé, initié de grands dossiers, dont notamment ceux consacrés à la cohésion sociale, à l’énergie et aux infrastructures.
Au plan international, vous avez soutenu les organisations internationales, en un temps où certains exprimaient leur mépris pour ces lieux précieux où se retrouve la totalité de la famille humaine. Au Conseil des droits de l’homme, la parole du Chili, durant votre présidence, était attendue et respectée.
Si vous n’avez pas tout réussi, vous avez conservé, voire accru, l’estime des Chiliens et des Chiliennes à l’endroit de votre personne et de votre politique. À la fin de votre mandat, ils exprimaient un niveau exceptionnel de satisfaction à la hauteur de 80%. Vous avez rassemblé un grand nombre autour de cette vision, de cette politique liant intimement croissance économique et croissance sociale. Après avoir lu vos discours et examiné les législations qui portent votre empreinte, je crois pouvoir dire, Madame, que vous aviez, en tant que chef d’État, une considération équilibrée et positive pour les contributions respectives de la société civile chilienne et pour celles des milieux d’affaires. Votre leadership a tiré une partie de sa qualité de cette égale considération que vous aviez pour les uns et les autres et de votre capacité de dégager des espaces de convergence. On vous l’a reproché parfois mais vous avez tenu le cap et les Chiliens ont finalement apprécié, ce qui en démocratie constitue une preuve irréfutable.
Votre présidence, madame, a été d’une grande richesse. Au nombre de vos initiatives les plus fortes, outre celles que j’ai déjà rappelées, votre politique concernant cette autre moitié de l’humanité que sont les femmes constitue en soi un accomplissement de haute portée.
Vous n’avez pas dissimulé durant votre campagne électorale de 1995 votre volonté d’instaurer la parité hommes-femmes au conseil des ministres et dans l’administration de votre pays. Et vous avez tenu parole. Je suis heureux de rappeler ici que le Québec a fait de même. Cette philosophie était vôtre depuis longtemps et votre engagement concernant l’équité et la parité entre les genres ont toujours été au cœur de vos interventions comme leader de la société civile, ministre du gouvernement chilien et candidate à la présidence de votre République. Tous savaient, en vous élisant, que vos paroles seraient suivies d’effet. Et elles l’on été en effet. « Parole de femme, » disiez-vous.
Oui, vous avez tenu parole. Vous avez instauré la parité hommes-femmes dans les instances supérieures de votre pays… et le monde ne s’est pas écroulé!
Votre philosophie était à la vérité fort simple. Sans nier les différences entre les genres, votre conception de l’humanité est intégralement et concrètement inclusive. Elle reconnaît aux femmes un même droit à l’autodétermination sur la maîtrise de leur vie, physique, économique et professionnelle, que celui dont les hommes sont historiquement les dépositaires, rien de plus, rien de moins. Dans le monde tel qu’il est, ce positionnement ne va pas de soi. Il est toujours à défendre tant les discriminations, l’absence de parité et d’égalité affectent, dans notre pays et dans tant d’autres, cette autre moitié de l’humanité. Vous avez choisi d’être « la presidenta » et non « la presidente ». Les prétendants à votre succession ont tous ou presque affirmé leur volonté de poursuivre votre œuvre concernant la politique du genre, ce qui constitue une mesure de ses appuis et de sa fécondité. « Chile crece contigo ». Oui, le Chili a grandi avec vous.
Vous voilà allégée en l’an 2010 de vos responsabilités présidentielles, les termes de la constitution chilienne vous interdisant de solliciter un deuxième mandat. Vous jouissez de l’estime de vos concitoyens et de celle d’un grand nombre dans le monde. Vous auriez pu vous retirer au terme d’une carrière exceptionnelle. Mais vous êtes Michelle Bachelet, davantage intéressée par les enjeux et défis du temps dont notamment la reconnaissance de la dignité humaine pour tous et toutes que par les opportunités personnelles qui sont inhérentes à votre statut d’ancienne chef d’État. « Parole de femme. » Et vous voilà à nouveau au travail.
Vous présidez les travaux d’une conférence internationale dédiée aux socles de la protection sociale, à la recherche de normes sociales mondiales, convaincue que pour faire réussir la mondialisation économique, il faut l’accompagner, à parité, d’une mondialisation sociale, convaincue que le bien être des uns ne peut se nourrir du mal être des autres.
Vous acceptez d’être la porte- parole du Fonds de développement des Nations Unies pour les femmes. Au lendemain du drame qui a plongé la société haïtienne dans la plus grande détresse humaine et sociale, cette structure vous confie la responsabilité de voir à ce que les programmes de reconstruction prennent en compte la vision, les besoins et les intérêts des femmes.
Votre nomination récente à la fonction de Secrétaire générale adjointe chargée d’ONU-Femmes coulait de source. En conformité avec les principes qui ont guidé tous vos précédents engagements et les politiques qui les ont incarnés, vous avez la charge d’éclairer et de contribuer au changement d’une situation globale d’une extrême gravité.
Certains ont critiqué la création de cette fonction.
Ceux la feignent d’ignorer que la commune dignité humaine est lourdement hypothéquée et niée par le statut légal, social et économique encore réservé aux femmes dans notre monde. L’équité et la parité leur sont toujours refusées dans la plupart des pays; la reconnaissance de leurs droits civils et politiques toujours niée dans un grand nombre de ces pays et les droits économiques et sociaux demeurent inaccessibles pour une forte majorité d’entre elles. A l’échelle de la planète, l’accès à l’emploi demeure toujours restreint pour les femmes qui sont, partout, les premières victimes des crises économiques.
Ceux- la feignent d’ignorer que l’analphabétisme affecte 600 millions de femmes, soit les 2/3 des analphabètes du monde; que la pauvreté sur notre planète est, à la hauteur de 60%, celle des femmes; que l’odieux trafic humain est le trafic des femmes et qu’il est en croissance exponentielle dans toutes les régions du monde; que la violence sexuelle qui est devenue une arme de guerre est la violence faite aux femmes, à des millions de femmes; que la violence domestique, comme vous le rappeliez récemment, affecte 70% des femmes dans le monde. Du siège des Nations Unies, où les chefs d’État examinaient récemment les progrès accomplis pour la mise en œuvre des Objectifs du Millénaire pour le développement, ce minimum, on apprenait que ce sont ceux qui concernent les femmes qui ont le moins avancé.
Cette infamie que constitue le maintien de statuts consacrant l’infériorité des femmes doit être combattue avec force.
Nous savons ce qui doit être fait. Nous le savons notamment et avec précision depuis la Conférence de Beijing de 1995. Résultat d’innombrables concertations nationales et régionales, cette conférence a arrêté 12 domaines prioritaires d’action qui ont fait l’objet d’évaluation tous les 5 ans depuis. Certes quelques progrès ont été accomplis depuis… mais la situation d’ensemble demeure inacceptable et pas seulement dans les pays du monde dits en développement. L’an dernier, le Canada a été sévèrement jugé par les membres du Conseil des droits de l’homme siégeant au titre du mécanisme d’examen périodique universel concernant notamment le sort réservé aux femmes autochtones et l’absence de parité et d’égalité réelle des femmes dans ce pays.
Nous savons ce qui doit être fait. Nous le savons domaine après domaine; hygiène et santé y compris la santé reproductive et l’accès à la contraception; accès à l’éducation, à l’emploi et au crédit, etc. Nous disposons des faits, des chiffres, des études, des plans, des projections et autres outils utiles. Nous avons entendu des dizaines de kilomètres de discours. Le temps n’est plus à l’identification des problèmes, il est à la mise en œuvre universelle des droits légaux, sociaux et économiques des femmes.
Votre tâche comme responsable d’ONU-Femmes est gigantesque : assurer la mise en œuvre effective de politiques susceptibles de mettre fin aux effets de l’inégalité entre les femmes et les hommes. Souvent ces politiques existent, mais elles ne sont pas mises en œuvre. Cette situation n’est pas un jeu de statistiques plus ou moins déroutant. Cette situation d’inégalité recouvre d’innombrables souffrances psychologiques, morales et physiques affectant près d’un milliard de femmes dans le monde. Vous venez d’accepter un mandat d’une urgence et d’une exigence extrêmes et qui englobe et intéresse toute la famille humaine. Le Québec et le Canada se déshonoreraient en vous mesurant leur appui.
Chère Michelle Bachelet, ce prix qui vous est attribué aurait pu l’être pour tel ou tel de vos accomplissements, si abondants. Il l’est pour l’histoire exceptionnelle de votre vie. Il l’est pour la victoire de la parole libre qui fut et est la vôtre. Il l’est pour votre vision de la totalité des besoins et des aspirations humaines faisant de la croissance économique et de la croissance sociale liées les deux versants d’une même nécessité. Il l’est enfin pour votre combat visant la pleine inclusion des femmes dans notre commune humanité. Vous avez œuvré pour « que les sociétés et le monde tiennent ensemble et nous tiennent en eux, pour qu’ils ne se disloquent pas mais restent constitués », selon la forte expression de Suzanne Jacob, l’une des plus remarquables essayistes québécoises. Pour cette incessante quête de vérité, de liberté et de solidarité, nous vous remercions.
Madame, vous honorez le Prix courage au féminin en l’acceptant.
ALLOCUTION DE JEAN-LOUIS ROY DANS LE CADRE DES DIXIÈMES ENTRETIENS DE LA FRANCOPHONIE
Lyon, le 27 mai 2010
« LA FRANCOPHONIE ET LA LANGUE FRANÇAISE FACE À LA MONDIALISATION »
Monsieur le Président, Monsieur le Secrétaire général, Monsieur le Recteur de l’Université Jean Moulin, Monsieur le Président du Réseau international des Chaires Senghor et cher Michel Guillou, Mesdames et messieurs, Chers amis.
Je tiens à saluer en priorité l’initiative de la convocation des deuxièmes entretiens de la Francophonie à l’occasion du dixième anniversaire de l’IFRAMOND, initiative prise par l’Université Jean Moulin Lyon 3, l’Institut pour l’étude de la Francophonie et de la Mondialisation et la Chaire Senghor de la francophonie de Lyon. Convergence d’activités ou signe de la place prise par les chaires Senghor, j’aurai fréquenté trois d’entre elles en moins de quinze jours.
Hier à l’Université Yaoundé II qui, sous l’impulsion de mon ami Jean Tabi Manga devient l’un des grands centres de savoir du continent, ici aujourd’hui et demain au Québec, le Centre de la francophonie des Amériques ayant décidé de confier sa première Université d’été à la Chaire Senghor de l’Université du Québec en Outaouais.
Nous savons tous le rôle fondateur de Michel Guillou dans ces convergences d’idées et de décisions, son rôle aussi déterminant dans la création des chaires Senghor dans la communauté francophone. Il a mis sa pugnacité légendaire et son intelligence stratégique au service de cette nécessité : l’enrichissement de l’analyse, de la réflexion et de la proposition concernant la francophonie, son entrée dans le vaste domaine de la recherche et du savoir. Je voudrais le féliciter chaleureusement et le remercier tant la francophonie et le monde ont besoin de production de pensées nouvelles en ces temps de bouleversement radical.
Vous nous conviez aujourd’hui à réfléchir à « La francophonie et la langue française face à la mondialisation ». Il faut vous en être reconnaissant.
Une rupture profonde
Il est en effet de plus en plus difficile de penser le monde et de nous penser en lui tant ce qui advient et adviendra rompt en substance avec le substrat profond de ses précédentes grandes mutations dans la période moderne et contemporaine. En effet, si on excepte l’action du Japon « modernisé » en Asie, le passage des puissances depuis quatre siècles s’est effectué exclusivement au sein de l’Occident. En conséquence, sa primauté dans le monde n’était pas remise en question, ni les piliers de la civilisation occidentale qui s’est forgée sur la base de la philosophie grecque, du droit romain et des enseignements de base du christianisme.
Ainsi, nonobstant les spécificités des cultures occidentales, la conception longuement recherchée et finalement acquise de la gouvernance, de l’état de droit, des droits de l’homme, des systèmes de contrôles et de normes qui encadrent nos sociétés, était « la chose la mieux partagée » de l’aire occidentale, de la civilisation de l’Atlantique.
Nous avons même pensé ce système tel qu’il était et tel qu’il est comme exprimant une forme achevée de l’universalisme et, faut-il le dissimuler, nous avions la puissance pour traduire cette prétention dans des actions contraignantes de grande portée : maîtrise du monde, redéfinition des frontières mêmes les plus anciennes, mise sous tutelle de vastes régions de la planète, mise sous tutelle dont les conséquences funestes nous hantent toujours et notamment au Proche-Orient. Après tout, cette civilisation de l’Atlantique n’incarnait-elle pas le progrès de l’humanité, sa capacité de produite la science et la technologie, de générer développement et richesse, capacité aussi de contrôler, de contraindre et de sévir?
Effets aussi de l’usage de la puissance, nul ne s’interrogeait sur la prétention de l’Occident à structurer les relations internationales et à se poser comme garant de la sécurité, à imposer un modèle de développement, à structurer les circuits financiers, économiques et commerciaux globaux, à produire et à concentrer la richesse, enfin à présider à une sorte de classification des héritages spirituels et culturels de l’humanité.
Ce positionnement était bien près d’une affirmation de supériorité qui s’est traduite de fait par des positions de supériorité. Le marxisme, dans son incarnation politique, était animé par une même vision mondialiste.
Dans ce monde-là, les grandes oppositions mettaient en présence des fragments de la civilisation occidentale, les empires des XVIIIe et XIXe siècles, les puissances européennes qui leur ont succédé et finalement parfois les deux rives de l’Atlantique.
Dans ce monde là, les règles permettant au monde de tenir ensemble, règles présidant aux rapports de force, à la sécurité et au contrôle des irritants étaient le fait de l’Occident.
La structure profonde, les sources d’alimentation de notre compréhension du monde et de notre action dans et sur le monde sont tributaires de cette vision développée, mise en œuvre et glorifiée par 15 générations successives de penseurs, d’idéologues et de politiques.
Cet univers conceptuel et politique est radicalement mis en cause par la mondialisation actuelle. Et nous commençons à peine à en mesurer les effets substantiels.
Une reconfiguration
On ne peut parler légèrement de la mondialisation telle qu’elle se déploie aujourd’hui, tout comme il est douteux de la présenter comme une édition XXIe siècle de ce qui s’est produit à la fin du XIXe et au début du XXe siècle. Elle ne marque certes pas la fin de l’Occident malgré les difficultés systémiques qui le frappent si durement aujourd’hui. Il n’y a pas, pas encore, passage brutal d’un ordre à un autre. La mondialisation marque cependant des limites à la capacité et à la volonté de l’Occident de se poser comme source quasi-unique de la production des valeurs, des savoirs et des biens, y compris les biens les plus avancés. Elle marque aussi la mise en question radicale de la structure profonde, des sources d’alimentation de notre compréhension du monde et de notre action dans et sur le monde. Elle appelle une révolution copernicienne dans les esprits, dans nos esprits.
La reconfiguration actuelle des affaires du monde bouleverse certains des fondements qui ont contribué à la production de la richesse et de la croissance dans la période moderne, défini les rapports de puissance et déterminé les alliances.
Deux éléments constitutifs de la mondialisation, la libéralisation des économies à l’échelle de la planète et la mondialisation des technologies de l’information et des communications (TIC) ont considérablement modifié la capacité des uns et des autres à produire et à appliquer la science et la technologie.
L’entrée des pays dit émergents dans la production des biens technologiques avancés, du spatial au nucléaire, de l’aéronautique aux nouveaux matériaux, de la pharmacologie aux produits des TIC, parmi tant d’autres, constitue une mutation systémique considérable. Elle témoigne de l’ampleur des transferts technologiques effectués depuis un quart de siècle, de l’importance de la délocalisation des installations, des équipes et des budgets de recherche, de la capacité aussi d’appropriation et de développement de la science et de la technologie par les nouvelles puissances.
La production des savoirs est désormais mondialisée. Elle n’est plus et ne sera plus jamais le monopole de quelques pays aux économies dites avancées.
Il s’en est suivi une variation majeure, elle aussi systémique, de la maîtrise des clés de l’économie mondiale. Telle est la conséquence des flux des investissements privés internationaux en direction de certains pays dont la Chine, qui aura reçu depuis 1985 plus de millemilliards de dollars de ces investissements. La suite vous est connue:
augmentation spectaculaire de la demande en ressources énergétiques et autres produits de base, transformation des résultats nets du commerce international, cumul massif des excédents commerciaux en faveur d’un groupe restreint de pays dont la Chine et les pays du Golfe, expansion des activités internationales des multinationales de l’Asie du Sud et du Nord, de l’extrême sud de l’hémisphère américain et entrée dans le champ des investissements internationaux des fameux fonds souverains de ces pays.
La maîtrise de l’économie mondiale est désormais mondialisée. Elle n’est plus et ne sera jamais plus le monopole de quelques pays aux économies dites avancées. Telle est la conséquence de l’industrialisation de la majorité du monde, de l’Inde, de la Chine, du Brésil, du Mexique, de la Turquie et de tant d’autres pays bouleversant toutes les positions acquises.
Mes amis, ce monde ne ressemble en rien à ce qu’il était en 1990 et toutes les certitudes et assurances que certains tiraient alors de l’effondrement de l’Union soviétique sont aujourd’hui obsolètes. Tout est devenu plus complexe et, d’une certaine manière, tout est devenu plus réel dans ce monde inclusif où la croissance et la richesse sont désormais et inexorablement mieux partagées.
La part des pays émergents dans le PIB mondial pourrait excéder les 60% en 2025 et la montée du commerce et de l’investissement Sud-Sud ouvre un chapitre inédit dans l’aménagement économique mondial. On entend que la taille de l’économie des pays membres du BRIC (Brésil, Russie, Inde et Chine) pourrait surpasser, dans 20 ans, celle des pays membres du G8.
Comment penser le monde autrement?
Comment repenser la communauté internationale compte tenu de ces nouveaux paradigmes?
Nul ne peut dire aujourd’hui ce que la reconfiguration que nous désignons sous le vocable de mondialisation produira, à quoi ressemblera l’organisation de la communauté internationale dans un demi-siècle, ce que seront devenues les organisations internationales de la famille de Bretton Woods et celle des Nations Unies, les structures de sécurité, le système monétaire global, les règles présidant au commerce international et plus largement le droit international public. Nul ne peut dire ce que les intentions culturelles mondialistes de la Chine, de l’Inde, du Brésil et de la Russie – toutes constituant l’essentiel de mon dernier ouvrage – auront produit à l’horizon 2050. Nous savons cependant que la fin de l’histoire n’est pas advenue, comme certains l’avait prédit sur la foi de la supériorité manifeste, à leurs yeux, de la civilisation atlantique.
Nous savons que la structure profonde, les sources d’alimentation de notre compréhension du monde et de notre action dans et sur le monde mise en œuvre et glorifiée par 15 générations successives de penseurs, d’idéologues et de politiques n’est pas l’unique clef qui ouvre l’avenir.
Quelles sont donc les catégories qu’il nous faut examiner, comprendre et intégrer comme sources d’alimentation de notre compréhension du nouveau monde qui émerge sous nos yeux?
1. / Savons-nous vraiment ce que sont les fondamentaux de la diversité spirituelle, culturelle et sociétale à l’échelle de l’humanité? Que connaissons-nous vraiment des grands systèmes philosophiques, juridiques et sociaux qui, à côté des nôtres, structurent les comportements et les finalités de la majorité des sociétés humaines, de la majorité de l’humanité? Quelle gestion pour une telle diversité qui, à la vérité, constitue une véritable terra incognita comparable à ce qu’était le « Nouveau Monde » aux XVe et XVIe siècles?
2. / Savons-nous vraiment ce qu’est la négociation dans un monde réellement multipolaire à l’échelle globale, situation que nous n’avons pas connue depuis plus d’un siècle?
3. / Sommes-nous prêts à reconsidérer certains éléments de notre vision du monde, la fécondation, par exemple, de notre conception de la promotion et de la protection des droits de l’homme par une greffe accordant une importance égale à la notion de responsabilité?
De la Francophonie et de la langue française.
En terminant, permettez-moi de formuler quelques observations concernant la mission de la Francophonie et de la langue française dans ce temps de reconfiguration du monde.
1/ Notre langue commune doit résolument être mise au service de l’approfondissement, de la compréhension et de l’expression de la nouvelle configuration du monde, non pour s’y opposer mais pour y participer et y placer des finalités qui nous semblent essentielles. Hors de toute nostalgie, de toute posture de défense du statu quo ante, elle a vocation à dégager les chances et les périls portés par la mutation en cours, à éclairer l’émergence de la nouvelle universalité qui se déploie sous nos yeux et qui change et changera le monde. Elle doit se poser comme un espace de délibération, comme un outil privilégié d’une culture de la délibération portée à l’échelle de toute la famille humaine. Elle doit devenir l’une des langues de cette nouvelle universalité.
Cela doit se voir et s’entendre sur les plateaux de TV5, dans les travaux et les rassemblements de l’Agence universitaire de la Francophonie (AUF) qui fort heureusement a conjugué son obligation de rassembler les universités de l’espace francophone et cette nouvelle configuration du monde en accueillant en son sein les institutions de haut savoir de pays de toute obédience culturelle et linguistique, y compris des nouvelles puissances. Monsieur le recteur Cerquiglini, je viens de l’observer avec enchantement au Brésil et en Argentine comme je l’avais déjà observé en Chine. Cela doit aussi marquer l’ensemble des interventions des opérateurs et des représentations de la Francophonie.
En effet, leurs interventions les plus significatives devraient désormais prendre en compte « une clause d’universalité »dont le contenu reste à définir. Cela doit aussi se voir dans la diplomatie d’influence que conduit le Secrétaire général de notre Organisation. Je me réjouis pour ma part de l’approfondissement des liens avec les autres organisations de vocation comparable, de la Ligue des États arabes à l’ISESCO, de l’Organisation des États ibéroaméricains à l’UE. Cette pratique doit être étendue aux grandes organisations de l’Asie trinitaire, celle du Sud, celle du Sud-Est et celle du Nord, à celle aussi de l’hémisphère des Amériques. La francophonie doit devenir un espace privilégié de délibération concernant cette nouvelle universalité y compris sur les mutations économiques qui la caractérisent.
Aucun pays francophone seul ne peut exercer ce magistère essentiel même si sa contribution est attendue. L’OIF le peut d’autant que son ADN la prédispose en quelque sorte à cette vision du monde. N’a-t-elle pas une authentique et longue pratique de la diversité? Et n’a-t-elle pas rassemblé largement autour de la promotion et de la défense de la diversité des expressions culturelles? Dans ce dernier cas, elle a conjugué avec vigueur et succès diversité et universalité et renforcé l’une et l’autre.
2/ Enfin, parmi d’autres exigences, permettez-moi de souhaiter que notre Organisation, dans le contexte de cette mondialisation, reconsidère sa relation au continent africain où, à mon jugement, se joue et se jouera à long terme le sort de notre langue commune et de notre communauté. La langue française n’est pas en péril. Elle ne s’éteindra pas comme un vieux volcan fatigué. Mais pour rester une grande langue internationale dans la durée de ce siècle, elle doit continuer à devenir une langue de l’Afrique. Alors elle pourrait être parlée par près d’un demi-milliard de personnes. De la scolarisation de tous les enfants des pays francophones du continent dépend le poids réel de la langue française.
L’Afrique est, avec la Chine, le territoire le plus convoité du monde. L’Inde, le Brésil, la Chine, la Turquie, la Malaisie, la Russie, les États-Unis y investissent massivement. À côté des pouvoirs publics de ces pays, le secteur privé international n’est pas en reste, comme en témoigne la part croissante des fonds de Capital-Investissement que reçoit l’Afrique. Bref, le continent est l’objet d’une compétition mondiale qui lui a fait défaut dans le passé. Il en tire et en tirera des avantages considérables.
Ses ressources financières propres sont en croissance significative. Son PIB a connu remontée et stabilité ces dix dernières années. On peut raisonnablement penser que le fameux seuil de 6 ou 7 % de croissance pourrait être atteint dans un avenir court, ce seuil ouvrant sur un vrai développement. Ses institutions financières et bancaires sont en phase de rénovation et de repositionnement et la Banque africaine de développement triplera son capital en 2011, signe manifeste d’un haut niveau de confiance des bailleurs de fonds nationaux et internationaux. Ses infrastructures sont mises à niveau et de nouvelles sont aménagées. Ses entreprises les plus dynamiques, et notamment celles de l’Afrique du Sud, du Maroc, de l’Égypte, de l’Algérie, de Maurice et d’autres pays du continent se battent pour conquérir de nouveaux marchés régionaux et/ou continentaux.
On estime à 300 millions de personnes la classe moyenne africaine avec une vraie capacité de consommation. Ce chiffre pourrait exploser dans les prochaines décennies. En effet, l’Afrique est aujourd’hui et pour les décennies à venir le continent qui enregistre la plus forte croissance démographique. Sa population comptait pour 9% de la population mondiale en 2000, elle comptera pour 27% de celle-ci en 2050.
Spectaculaire, cette croissance aura des effets majeurs sur le continent lui-même. Elle modifiera sa situation et son influence dans les affaires du monde. On a peine à imaginer les besoins qui découlent de tels chiffres : besoins en éducation, en santé, en logement, en emplois, en infrastructures de transport, urbaines, énergétiques... Déjà certaines statistiques permettent d’imaginer à quoi pourrait ressembler l’avenir du continent. Ce dernier comptait 3 millions d’internautes et 11 millions d’utilisateurs de téléphones mobiles en 2000. Ils seront respectivement 105 millions et 500 millions en 2015.
La géopolitique mondiale inclut désormais l’Afrique comme une composante majeure dans les évolutions globales actuelles et à venir. Telle est la conséquence de son abondance de ressources, essentielles à l’économie mondialisée. Telle est aussi la conséquence de son abondance de population, ce marché émergent jeune et de très grande taille au milieu du siècle.
Le nouveau positionnement du continent s’explique aussi par la croissance spectaculaire de la relation Sud-Sud dans les affaires du monde. Cette relation repose aujourd’hui sur des réserves et des capacités financières considérables rendant possibles des niveaux élevés d’investissement à des conditions avantageuses et l’aménagement de nouveaux circuits pour le commerce Sud-Sud. En conséquence du renforcement continu et spectaculaire du Sud, le continent dispose de nouveaux leviers qui lui ont fait défaut ces cinquante dernières années, pour défendre ses intérêts économiques, financiers et politiques dans les négociations internationales à venir.
La Francophonie doit prendre acte et mettre au service du continent ses réseaux d’influence et sa capacité de mobilisation et notamment pour le développement des ressources humaines du continent. Elle doit apparaître comme un allié d’importance et l’être réellement.
Voila monsieur le président ce que m’inspire le thème de notre rencontre. Je vous remercie.
ALLOCUTION DE JEAN-LOUIS ROY DANS LE CADRE DE LA CONFÉRENCE INTERNATIONALE AFRICA 21
Yaoundé, le 17 mai 2010
Monsieur le président, Chers amis,
Dans un texte largement diffusé en Amérique et dans le monde, je signalais le double caractère de la conférence qui nous réunit. J’y rappelais que le passé y serait célébré mais que l’avenir y occuperait une place prépondérante. Je voudrais saluer en priorité cette heureuse conjugaison voulue par les responsables d’Africa 21, conjugaison entre mémoire du passé et construction de l’avenir, entre célébration et vision. Permettez-moi de vous dire ma joie d’être avec vous tous et toutes pour célébrer le 50e anniversaire de l’indépendance de votre république et ce que vous avez accompli dans ce demi-siècle.
Nous célébrons la fin du long cycle colonial qui a dominé l’histoire moderne du monde, structuré les relations internationales durant des siècles, imposé un modèle de développement, profité à certaines puissances du temps, structuré les circuits financiers, économiques et commerciaux globaux, conduit à la concentration de la richesse et présidé à une sorte de classification des héritages spirituels et culturels de l’humanité. Je viens de séjourner en Amérique latine où l’on célèbre le bicentenaire de l’indépendance. On y parlait du poids encore actuel de l’héritage colonial.
C’est assez dire que la fin du cycle colonial appelait une révolution copernicienne dans les esprits, les structures, les rapports de pouvoir à l’échelle de l’humanité. Elle posait une question considérable qui a occupé en partie la seconde moitié du précédent siècle.
Comment penser le monde autrement?
Comment repenser la communauté internationale compte tenu de ce nouveau paradigme qu’inaugurait la fin d’une structuration du monde entre pouvoirs dominants et vastes communautés humaines dominées?
Nous sommes aussi les contemporains de la fin d’un autre cycle historique qui a opposé durant tout le XXe siècle et notamment après la Seconde Guerre mondiale deux visions de la société, deux conceptions de la liberté, des droits et du développement : le libéralisme politique et économique et le socialisme dit scientifique.
La fin du cycle Est-Ouest appelait elle aussi une révolution copernicienne dans les esprits, les structures, les rapports de pouvoir à l’échelle de l’humanité. Elle aussi posait une question considérable qui nous a interpellés ces deux dernières décennies et encore aujourd’hui.
Comment penser le monde autrement?
Comment repenser la communauté internationale compte tenu de ce nouveau paradigme qu’inaugurait la fin de cette structuration du monde en deux camps idéologiques irréductibles?
La clôture de ces deux cycles, celui de la colonisation et celui de l’opposition Est-Ouest ont produit une reconfiguration encore inachevée des rapports entre les nations et les régions du monde. Nul ne peut dire aujourd’hui ce que cette reconfiguration que nous désignons sous le vocable de mondialisation produira, à quoi ressemblera l’organisation de la communauté internationale dans un demi-siècle, ce que seront devenues les organisations internationales de la famille de Bretton Woods et celle des Nations Unies, les structures de sécurité, le système monétaire global, les règles présidant au commerce international et plus largement le droit international public. Nous savons cependant que la fin de l’histoire n’est pas advenue, comme certains l’ont prétendu.
Nous connaissons toutefois certaines des mutations qui contribuent sous nos yeux, et puissamment, à cette reconfiguration, bouleversent certains des fondements qui ont contribué à la production de la richesse et de la croissance dans la période moderne, redessinent les rapports de puissance, affectent les alliances et redéfinissent la géopolitique en ce début du XXIe siècle.
Deux éléments constitutifs de la mondialisation, la libéralisation des économies à l’échelle de la planète et la mondialisation des technologies de l’information et des communications (TIC), ont considérablement modifié la capacité des uns et des autres à produire et à appliquer la science et la technologie.
L’entrée des pays dits émergents dans la production des biens technologiques avancés, du spatial au nucléaire, de l’aéronautique aux nouveaux matériaux, de la pharmacologie aux produits des TIC constitue une mutation systémique considérable. Elle témoigne de l’ampleur des transferts technologiques effectués depuis un quart de siècle, de l’importance de la délocalisation des installations, des équipes et des budgets de recherche, de la capacité aussi d’appropriation et de développement de la science et de la technologie par les nouvelles puissances.
La production des savoirs n’est plus et ne sera plus jamais le monopole de quelques pays aux économies dites avancées.
Il s’en est suivi une variation, elle aussi systémique, de la maîtrise des clés de l’économie mondiale. Tel est la conséquence des flux des investissements privés internationaux en direction de certains pays, dont la Chine qui aura reçu depuis 1985 plus de mille milliards de ces investissements. La suite vous est connue : augmentation spectaculaire de la demande en ressources énergétiques et autres produits de base, transformation des résultats nets du commerce international, cumul massif des excédents commerciaux en faveur d’un groupe restreint de pays, dont la Chine et les pays du Golfe, expansion des activités internationales des multinationales de l’Asie du Sud, de l’Asie du Nord, du Brésil et de quelques autres et entrée dans le champ des investissements internationaux des fameux fonds souverains de ces pays.
La maîtrise de l’économie mondiale n’est plus et ne sera plus jamais le monopole de quelques pays aux économies dites avancées. Telle est la conséquence de l’industrialisation de la majorité du monde, de l’Inde, de la Chine, du Brésil, du Mexique de la Turquie et de tant d’autres pays bouleversant toutes les positions acquises. Telles sont aussi les exigences environnementales qui sollicitent l’humanité avec urgence et dont le président du Cameroun, à Copenhague, a dressé un tableau saisissant concernant les exigences environnementales de votre continent.
Mes amis, ce monde ne ressemble en rien à ce qu’il était en 1990 et toutes les certitudes et assurances que certains tiraient alors de l’effondrement de l’Union soviétique sont aujourd’hui obsolètes. Tout est devenu plus complexe et, d’une certaine manière tout est devenu plus réel dans ce monde inclusif où la croissance et la richesse sont désormais et inexorablement mieux partagées.
La part des pays émergents dans le PIB mondial pourrait excéder les 60% en 2025 et la montée du commerce et de l’investissement Sud-Sud ouvre un chapitre inédit dans l’aménagement économique mondial. On entend que la taille de l’économie des pays membres du BRIC (Brésil, Russie, Inde et Chine) pourrait surpasser, dans 20 ans, celle des pays membres du G8.
Mes amis, ce monde change et chacun est contraint de repenser sa situation, ses intérêts et ses alliances. L’Afrique ne fait pas exception. Avec les autres pays et régions du monde, mais privilégiant sa situation spécifique et ses intérêts à long terme, elle doit s’interroger sur les facteurs qui ont si puissamment contribué au développement et à la croissance rapide et durable des pays dits émergents.
Ces facteurs sont connus : impact direct et majeur des flux d’investissements privés internationaux couplés à des transferts technologiques conséquents; appropriation des technologies de l’information et des communications, augmentation des parts prises dans le commerce international, mise à niveau et développement des infrastructures de transport, consolidation des institutions financières, utilisation ciblée de l’épargne propre et pleine reconnaissance de cet a priori de tous les développements, l’investissement massif dans la ressource humaine.
On a dit de la Chine et de l’Inde que ces pays disposaient d’une position stratégique plus que favorable compte tenu notamment de la taille alléchante de leur marché intérieur.
L’Afrique dispose-t-elle aujourd’hui de positions stratégiques favorables et incontestables?
La réponse à cette question vous est connue.
Le continent dispose de réserves de produits de base et de ressources énergétiques qui suscitent la convoitise des économies avancées et des économies émergentes qui en ont un besoin immédiat et durable. Ces réserves sont indispensables pour le maintien de la croissance et du développement aussi loin que l’on puisse voir dans le temps.
Cette situation assure à l’Afrique une position sans précédent dans ses négociations avec le reste du monde. Contre ses ressources, elle est en droit d’exiger et d’obtenir de vrais investissements, des transferts technologiques conséquents, un appui massif dans le développement de ses infrastructures et de ses ressources humaines.
De plus, le continent est le seul qui connaîtra dans les prochaines décennies une croissance démographique substantielle. Sa population comptait pour 9% de la population mondiale en 2000, elle comptera pour 27% de celle-ci en 2050. Voilà une évolution spectaculaire qui aura des effets majeurs sur le continent et concernant sa situation et son influence dans les affaires du monde. On a peine à imaginer l’ampleur des besoins qui découlent de tels chiffres. Besoin en éducation, en santé, en logements, en emplois, en infrastructures dans tous les domaines et notamment en aménagement urbain. Dans quelques décennies à peine, le continent comptera une population urbaine équivalente à sa population totale actuelle. Certaines de ses villes appartiendront au cercle restreint des villes les plus peuplées. Bref, l’Afrique sera le plus important marché de la planète
On doit aussi noter que le continent dispose et disposera d’une formidable diaspora, diasporas qui ont joué et continuent de jouer un rôle majeur dans le développement de la Chine, de l’Inde, du Brésil et que la Russie cherche à rassembler pour les mêmes fins.
Ce marché est d’abord le sien. Comme toutes les puissances, elle doit y protéger ses intérêts, prendre les mesures requises pour se l’approprier, y développer ses propres entreprises de grande taille capables de se positionner, à terme, au plan mondial et en tirer emplois à tous les niveaux, croissance et richesse. Elle pourra alors ouvrir ses marchés sur une base de réciprocité.
L’Afrique comme marché actuel et potentiel ne doit pas être un espace de concurrence dont elle serait exclue, un conglomérat de sociétés consommant les produits et services conçus et développés hors de leur territoire.
Cela vaut aussi pour la culture qui est devenue une part constitutive et majeure de l’économie. Je suis frappé par les investissements massifs consentis par les États-Unis d’Amérique, la Chine, l’Inde, la Russie et le Brésil dans le domaine de la culture, dans des projets mondialistes de rayonnement de leur production culturelle et par les retours, y compris financiers, qu’ils en attendent.
On peut prévoir aussi d’importants développements dans l’agriculture et l’agroalimentaire pour nourrir les 1,3 milliard de personnes que comptera alors le continent. Si 75% de ces besoins étaient alors comblés par les Africains eux-mêmes, alors ils se doteraient d’un remarquable levier de croissance. Cette mutation devrait se traduire par des avancées sur les principales places boursières du continent, au Caire, à Johannesburg, à Abidjan et à Kinshasa. Cette mutation devrait aussi pouvoir compter sur des systèmes de contrôle et des normes de qualité à parité avec celles prévalant dans le reste du monde.
Pour répondre adéquatement à ces nécessités, l’Afrique aura besoin de ses propres installations de recherche scientifique et technologique. Elle aura besoin de grandes universités capables de tenir leur rang dans le circuit mondial des grands centres de savoir et capables aussi d’attirer leur part d’étudiants étrangers. Elle aura besoin de grands laboratoires de recherche du secteur privé inscrits dans les réseaux mondiaux du domaine. L’architecture d’ensemble du continent reposera sur cette capacité de produire les savoirs dont elle aura besoin et d’intégrer ceux qui, produits ailleurs, lui seront utiles.
On doit aussi noter que le continent dispose et disposera d’une formidable diaspora. On connaît le rôle majeur qu’ont joué les diasporas dans le développement de la Chine, de l’Inde, du Brésil. La Russie cherche à rassembler la sienne pour les mêmes fins. Bref, l’Afrique sera le plus important marché de la planète.
De ce qui précède, on peut tirer quelques enseignements d’ensemble.
Stratégiquement et aussi loin que l’on puisse voir dans le temps, compte tenu de ses ressources naturelles et de sa démographie, le continent est en position plus que favorable.
1/ Ses taux de croissance, avant la crise de 2008, indiquaient que l’Afrique commençait à tirer de vrais bénéfices de cette situation. Certes, cette crise est loin d’être résorbée et nous n’avons pas encore retrouvé les niveaux de croissance d’avant la crise. Un affaissement des économies nationales dans certaines régions du monde, un retrait trop rapide de l’investissement public, une montée de l’inflation et des réactions trop vives des banques centrales pourraient stopper la reprise. Mais, faisons l’hypothèse que le pire ne se produira pas et alors, les taux de croissance prévalant sur le continent devraient suivre la fourchette de ceux des États émergents, ce qui est prévu pour 2010 et 2011.
2/ Stratégiquement, le continent a un immense intérêt dans l’ensemble des négociations internationales concernant la gouvernance des organisations internationales, la fiabilité des institutions financières et bancaires, les règles présidant à l’investissement et au commerce international et la sécurité commune y compris la non prolifération nucléaire. Le temps est révolu où certains s’offraient à défendre les intérêts du continent sur la scène internationale. Cette défense est l’affaire des Africains qui sont en position, pour les raisons évoquées précédemment, de les infléchir dans le sens de leurs besoins à long terme et d’obtenir enfin des règles d’équité qui soient inclusives.
3/ Enfin, dernier enseignement d’ensemble, comme pour toutes les régions et les pays du monde se pose pour les Africains, leur société civile, leurs organisations professionnelles, leurs universités, leurs dirigeants, leurs communautés régionales et leur union continentale, la question déterminante de la gouvernance.
Quelle gouvernance pour le continent?
Quelle gouvernance qui lui permette de tirer les pleins bénéfices d’une situation stratégique favorable cinquante ans après les indépendances et vingt ans après le début de la phase actuelle de mondialisation?
L’ancien président Alpha Oumar Konaré propose la création des États-Unis d’Afrique au-delà des 5communautés régionales actuelles et des institutions continentales existantes. Qu’en sera-t-il en 2050? Qui peut le dire? Mais, pour défendre ses intérêts dans le monde, il apparaît indispensable que les pays du continent évacuent la vieille carte coloniale et se dote des institutions capables de soutenir un développement solide et durable de leur continent : constitution de fédérations d’États, zone de libre échange, organisations continentales spécialisées et pacte de sécurité. L’intelligence africaine, les impératifs tactiques et stratégiques devront guider cette recomposition géopolitique au XXIe siècle.
Il n’y a pas, il n’y aura pas, de système de gouvernance importée, ni d’Europe, ni de Chine, ni des États-Unis ou de mon pays, le Canada. Les Africains doivent conjuguer les normes globales que sont l’état de droit, le respect de la liberté humaine et leur propre héritage sociopolitique.
Cette recherche est la vôtre. Cette synthèse vous appartient. Je vous remercie.
© Partenariat International – Tous droits réservés – 2010
MONDIALISATION ET CONCURRENCE LINGUISTIQUE ET CULTURELLE
Sao Paulo, Avril 2010
Comme vous le savez, j’étais le premier responsable de la Francophonie au moment où la vague de la mondialisation submergeait le monde dans la dernière décennie du précédent siècle. Des appareils puissants rassemblés dans une coalition conquérante occupaient alors toutes les tribunes dans toutes les enceintes et conviaient l’ensemble des sociétés humaines à se rassembler autour de l’économie de marché et de ses composantes.
La réponse est venue, massive et quasi universelle. De l’ANC à la Chine, pour ne citer que ces deux exemples emblématiques, les doctrines et les pratiques les mieux établies ont été abandonnées au profit de ce nouveau paradigme porteur, disait-on, de croissance globale, de développement partagé, de stabilité et de paix. Une frêle utopie marqua la fin du deuxième millénaire.
La vague emportait tout sur son passage : l’État devenu obstacle, l’état de droit convié à remettre au secteur privé la responsabilité des règles de contrôle des activités dans un grand nombre de secteurs de l’activité humaine, le social défini comme une négation de la responsabilité individuelle, l’éducation et la culture identifiées comme deux grands domaines de l’offre et de la demande comme n’importe quel autre domaine du commerce local ou global. Voilà ce qu’il nous fallait comprendre et apprécier il y a un quart de siècle à peine alors même que le libéralisme, fort de sa victoire sur le socialisme scientifique, paradait comme autrefois les vainqueurs au lendemain de leur triomphe.
Des voix s’élevèrent contre cette « pensée unique » et certains osèrent réclamer que de grands fragments de la vie des hommes et des sociétés, notamment l’éducation et la culture, soient exclus de cette machine à produire l’uniformité planétaire. La Francophonie se rangea du côté de ces dissidents. Tout en reconnaissant les indéniables avancées du temps, elle plaida, assez seule à l’époque, pour une prise en compte des nivaux de développement dans la nouvelle organisation du monde, pour une reconnaissance des situations spécifiques de ses pays membres à Rio au Sommet de la planète Terre, pour l’exception culturelle et ses prolongement jusqu’à la Convention de l’UNESCO. Bref, dans ce temps de transition globale, elle plaida pour ce qui lui semblait durable et notamment la diversité constitutive de la famille humaine.
Ce choix est aujourd’hui validé par les mouvements qui, indiscutablement, redessinent les fondamentaux de l’humanité. Aux grands regroupements culturels connus, le Commonwealth, l’Organisation des États ibéro-américains, la Communauté des pays de langue portugaise, la Francophonie – je les ai fréquentés et je continue à les fréquenter – se sont ajoutées les politiques mondialistes des puissances émergentes : celles de la Chine et de l’Inde à l’endroit de leur diaspora respective, celle aussi de la Russie qui, par la voix du président Poutine, cherche à recomposer la grande famille russophone et à rassemble à nouveau les 500 millions de locuteurs de la langue russe.
Que s’est-il donc passé entre ce temps marqué par l’euphorie du libéralisme et le monde qui, sous nos yeux, cherchent les conditions d’un nouvel équilibre?
La mondialisation telle que nous l’avions imaginée et fabulée peut-être, telle qu’on l’a crainte certainement, ne s’est pas produite selon les schémas dominants au lendemain de l’implosion de l’Union soviétique. Si la mondialisation a conduit incontestablement à une forme d’unité de l’économie, elle est en train de transformer l’espace culturel mondial dans le sens de sa plus grande diversité. Aujourd’hui la Chine, l’Inde, le Brésil et d’autres ont les moyens et la volonté d’exercer un rayonnement dans le monde et ils ont commencé à l’exercer effectivement et notamment au plan culturel et linguistique comme composante de leur intérêt national et global.
Pensez simplement que la Chine a le projet d’établir 1 000 centres Confucius d’ici 2015. Il y en a aujourd’hui185, il n’y en avait aucun il y a 3ans et il y en aura 1000 dans moins de 10 ans. Je vois les universités canadiennes, en « retard » sur les universités américaines, se battre pour avoir un centre Confucius. Pour chacun de ces centres en Amérique du Nord, ce sont 100 millions de dollars d’investissement. C’est concrètement une série de manifestations, cours, colloques, centres de documentation pour faire connaître la civilisation, l’histoire, la science, la médecine et la pensée chinoises. C’est aussi l’installation d’un grand laboratoire pour l’enseignement de la langue chinoise. Ce système intelligent choisit les meilleures institutions et bénéficie ainsi instantanément des réseaux de leurs nouveaux partenaires dans le système éducatif et dans la société.
Ces évolutions modifient en substance les paramètres de la situation de la francophonie dans le monde. Certes la langue anglaise demeure l’une des grandes langues contemporaines et le restera dans l’avenir prévisible. Mais la nouvelle multipolarité politique et économique qui émerge dans notre temps est accompagnée d’une nouvelle multipolarité culturelle et linguistique. Cette dernière appelle une révision majeure de la coopération culturelle et linguistique conduite par la Francophonie qui n’est plus dans une configuration dominée par la langue anglaise mais dans une constellation, certes inachevée mais constituée de multiples composantes, comme nous venons de le rappeler. Cette constellation ne créée pas la diversité. Elle la reconnaît, la promeut, la privilégie et la développe.
Déjà, des prises de décision nous laissent entrevoir ce qui vient. Des associations se forment dans les domaines de la production télévisuelle et de la technologie au service du divertissement. Je pense notamment aux alliances entre les plus grands producteurs de cinéma américains avec les plus grands producteurs de cinéma indiens. Nous entrons dans l’ère des productions mixtes entre ces deux grands pôles de la production de l’image, des symboles, des mythes à travers le monde.
À la fin du XXe siècle, on a cru aussi à la domination du modèle culturel américain et cela ne s’est pas produit. C’était une vue de l’esprit découlant notamment de notre ignorance de l’Asie, de ce que produit l’Asie aujourd’hui au niveau des sciences humaines, de ce que produisent les grandes écoles asiatiques y compris l’École centrale du parti à Pékin et ses succursales dans toutes les provinces de Chine. J’ai vu l’ampleur des travaux qui se font dans cette région du monde, la connaissance qu’ils ont de nos sociétés comparée au peu de connaissance que nous avons des travaux intellectuels et culturels qu’ils sont en train d’accomplir. Voilà pourquoi je souhaite vivement qu’au Sommet de Québec on invite les ministres des affaires étrangères de la Chine et de l’Inde, qu’on ait des grands témoins asiatiques en provenance de cette partie du monde où la Francophonie est faible, extrêmement
faible. À défaut d’une pénétration qui apparaît bien improbable, ne faut-il pas chercher à la faire connaître comme l’une des composantes de ce monde culturel et linguistique multipolaire?
Cette visée déborde d’ailleurs ces deux domaines.
La mondialisation économique est profonde et ses effets considérables. Que l’on songe aux transferts massifs de ressources financières illustrés par l’importance des fonds souverains. Dans le cas de la Chine, on évoque des réserves de 13 000 milliards de dollars US à l’horizon2015. Que l’on songe aux transferts massifs des capacités de recherche et développement. Les deux cents plus importantes sociétés américaines et européennes annoncent des délocalisations considérables, pas simplement de leur personnel mais également de leurs installations de recherche vers l’Asie et notamment vers la Chine et l’Inde. Elles annoncent aussi que les investissements nouveaux qu’elles se proposent d’effectuer dans les prochaines années le seront dans la grande région asiatique du monde. Ces transferts sont considérables, considérables et structurants.
La Francophonie est interpellée par ces mouvements du monde, par ces mutations qui ont et auront comme effet de bouleverser les institutions communes, les rapports de force, les capacités historiques des uns et des autres. Qui obligent aussi à mettre à plat les conceptions les mieux établies et de les repenser en fonction du monde tel qu’il devient et non du monde tel qu’il fût. Ces révisions concernent la culture et la coopération culturelle, la langue et la nouvelle situation linguistique du monde qui doit faire sa place à de grandes langues hier encore exclues de la dynamique linguistique globale, l’éducation, ce socle de la culture et de la langue et la coopération du domaine qui est désormais soumise à des ambitions considérables et nouvelles. La Chine ne fait pas que créer des centres Confucius, elle se dote de relais dans tous les secteurs que je viens d’évoquer. Elle dispose d’une diaspora considérable parmi les plus riches et les plus influentes du monde. Et cette diaspora est en croissance continue comme nous le voyons dans mon pays, en Afrique et en Amérique latine. Dans ce dernier cas, elle a montré récemment sa capacité en bloquant la signature d’un traité de libre-échange entre le Brésil et l’Union européenne parce qu’elle voulait signer, en priorité, un traité de libre-échange avec le Brésil, ce qu’elle avait déjà accompli avec le Chili.
À la fin des années 90, l’Inde a fait une grande enquête sur sa diaspora et en a tiré une politique nouvelle et audacieuse que tous les gouvernements indiens successifs ont enrichi. Création d’un ministère dédié à la diaspora, modification de la loi de la citoyenneté rendant possible et facilitant la double citoyenneté, organisation d’une grande rencontre annuelle rassemblant les responsables de la diaspora dans plus de 125 pays. La grande république asiatique poursuit trois objectifs : tirer le maximum d’investissements de la diaspora qui fournissait, en 2000, 15% des investissements privés internationaux en Inde; diffusion des produits culturels et technologiques indiens dans le monde et diffusion de la langue principale de la grande république asiatique.
Enfin, comme nous l’avons rappelé précédemment, la Russie est aussi engagée, et sérieusement, dans la reconquête de son ancien territoire culturel et linguistique.
Ce monde-là ne ressemble en rien à celui qui émergea, voilà un quart de siècle, de la fin de la fameuse guerre idéologique qui a dominé le XXe siècle. De nouvelles visions et visées mondialistes s’y déploient avec des composantes culturelles et linguistiques clairement affirmées et fortement soutenues.
L’exceptionnelle montée de la langue anglaise, de la fin du XIXe siècle au début du présent millénaire, a bénéficié de supports considérables. Elle ne s’est pas répandue par hasard ou encore en raison de qualités intrinsèques. Elle a bénéficié d’une conjoncture historique sans précédent, cette succession de statuts de première puissance de la Grande-Bretagne vers les États-Unis sans modification linguistique. La Pax Britannica et la Pax Americana partageaient une même langue. Et, dans ce passage du flambeau, les deux puissances ont convenu d’un haut niveau d’investissements pour la promotion de leur langue commune dans le monde. La Chine, l’Inde et la Russie sont engagées dans cette voie.
Je suis fasciné par les acquis de la Francophonie. Je me rappelle du temps où TV5 était un simple projet débattu et marqué d’un fort indice de scepticisme. Aujourd’hui, le signal TV5 est capté dans 202 pays et pour reprendre l’expression d’Alain Decaux, « le ciel parle français sous toutes les latitudes ». Je me rappelle du temps où l’Institut de l’énergie était un bout de papier sur ma table et je sais, comme vous, le rôle éminent qui fut le sien au Sommet de la Planète Terre. Je me rappelle ce qu’était l’AUPELF-UREF quand Michel Guillou en a pris la direction et ce qu’est devenue aujourd’hui l’Agence universitaire de la Francophonie. Je me rappelle ce qu’était l’AIMF en 1990 et ce qu’elle est aujourd’hui dans ce « millénaire des villes », selon l’expression de Kofi Annan. Je me rappelle aussi des assemblés de l’AIPLF et mesure sa contribution remarquable à la vie des parlements de tous les pays membres de la Francophonie, son apport aussi au développement d’une culture démocratique dans notre communauté. Cet apport est aussi venu de l’Agence de la Francophonie et de ses grands programmes en soutien aux processus électoraux, aux cours de justice, aux droits humains, à la prévention des conflits et à la culture de la paix.
Ces acquis sont considérables. Ils témoignent d’une ambition, voire d’une audace réelles. Ils ont permis aux responsables de notre communauté et notamment au Secrétaire général actuel, Abdou Diouf de conduire une diplomatie d’influence réaliste et efficace. Ces acquis contribuent à n’en point douter à la présence, à la consolidation et au rayonnement de la langue française.
Sur ces bases, que faut-il édifier pour assurer la pérennité de notre langue dans le nouveau contexte des ambitions et des politiques mondialistes évoquées précédemment? Comment notamment mettre fin au scandale de la sous scolarisation des enfants des pays francophones sur le continent africain? Comment répondre à toutes les demandes de français d’où qu’elles viennent dans le monde? Quelle offre faut-il développer pour soutenir l’enseignement du français dans les nouvelles puissances émergentes? Enfin, il n’est pas possible d’imaginer la place de la Francophonie dans la nouvelle concurrence culturelle sans nous assurer que la totalité des pays francophones puissent participer à la production en langue française d’une masse critique de production audiovisuelle. Il en va de même évidemment pour assurer la place de notre langue sur la toile.
Enfin, on parle de la Francophonie économique depuis fort longtemps. Avec vous, je l’espère, je demande aux responsables nationaux de la Francophonie, comme je l’ai fait à Québec récemment, de créer une commission, un groupe de travail, quelque chose qui nous fasse avancer et éclaire l’venir. Je pense notamment à la nécessité absolue d’organiser un marché francophone de la culture. J’ai été particulièrement attentif à l’année de la Francophonie qui s’est déroulée en France en 2007 et je souhaite que cette initiative soit reprise, exportée pour qu’on lie nos forces et qu’on fasse une grande année de la Francophonie dans nos pays membres mais également dans des pays qui ne sont pas francophones.
En terminant, permettez moi de rappeler ici que la seule chance d’expansion démographique de la Francophonie est là où la Francophonie est née, c’est-à-dire en Afrique. Nous serons 125 millions de locuteurs de la langue française à l’horizon 2040 sans l’Afrique ; plus d’un demi-milliard avec elle.
Permettez-moi aussi de vous dire que je me réjouis de voir des pays où la langue française est fragile joindre la Francophonie. Au Mozambique, avant que le pays ne joigne la Francophonie, il y avait 60 000 enfants qui apprenaient le français. Aujourd’hui il y en a 500 000 et c’est en croissance. Le pays a demandé à avoir les signaux de TV5 et de RFI et les a obtenu dans les 2 cas. L’AUF est, paraît-il, en train d’envisager la création d’un campus numérique, ce qui est une magnifique initiative. Ce pays n’avait pas beaucoup de liens avec la Francophonie mais il fait présentement la preuve que sa requête et notre réponse ont permis de créer du nouveau ensemble. Nous voulons cette langue universelle. Alors, accueillons avec reconnaissance ceux qui nous font l’honneur de se reconnaître en nous. Fixons un vrai niveau d’exigence par rapport notamment à l’enseignement de notre langue et apportons un vrai soutien aux termes d’un pacte linguistique consistant. Telles sont, parmi d’autres, certaines des composantes d’une réponse de la Francophonie aux mutations qui transforment l’espace culturel et linguistique mondial. Ces mutations appellent de nouvelles concertations entre les pays et gouvernements membres de l’OIF, de nouvelles concertations et la mise à niveau des financements qui, dans l’état actuel, demeurent dramatiquement insuffisants.
Je vous remercie.
LETTRE A SENGHOR : L'OCTOBRE DE TES 104 ANS
Montréal, le 27 octobre 2010

Mon si cher poète, cher Président,
J’ai tardé à vous écrire pour fêter à point votre anniversaire. Un séjour au Canada où vous êtes aimé et reconnu, ne m’a pas permis d’être au rendez-vous. Disons, comme tu aimais te moquer de nos envahisseurs Blancs, que je suis cette fois-ci à l’heure coloniale !
Vous auriez eu 104 ans cette année...
104 ans, si significatif et si peu à la fois dans la marche du temps. Tu te rappelles quand je te faisais rire en te proposant d’être le ministre de la culture du Sénégal dans le gouvernement du Président Abdou Diouf qui te succédait ? C’était bien un rêve d’un poète. Là où tu reposes maintenant, je suis sûr que le Seigneur a trouvé en toi son meilleur ministre de la culture. Tu as d’ailleurs tout ce qu’il te faut avec une équipe incomparable autour de toi : Birago Diop, Césaire, David Diop, Gontran Damas, Cheikh Anta Diop, Ousmane Sembène, Kourouma, Djibril Diop Mambeti, Tchicaya Utamsi, Lucien Lemoine, Oumar Seck, Amadou Guèye Ngom, Mamadou Traoré Diop, Fatou Ndiaye Sow, Maurice Sonar Senghor. Tu pourrais faire appel à André Malraux, Albert Camus, Maurice Druon, Mozart, le jeune Ndongo Lô de Pikine et tant d’autres grands esprits qui nous ont comblés sur terre, en nous laissant des œuvres que l’argent ne peut pas donner.
Ici comme ailleurs, le monde va comme il va. Abdou Diouf brigue un troisième mandat dans quelques semaines en Suisse aux fonctions de Secrétaire Général de la Francophonie, ce « machin » auquel les Français feignent d’accorder encore une importance alors que nous en faisons notre respiration même.
Il a beaucoup plu cet hivernage. Beaucoup d’eau mais beaucoup de désespoir aussi. Les inondations laissent des familles entières dans des fosses de misère et de dénuement sans fond. Mais les inondations nous dit-on, ce n’est pas l’État et l’État n’aime pas qu’on le juge à haute voix ! Cependant, de l’autre côté, chez les paysans tes amis préférés, les champs sont fastes et les récoltes bleues comme jamais. Voilà comment Dieu a partagé. Il n’est pas souvent pressé. La meilleure preuve qu’Il nous en donne, c’est un pays capturé où la fonction politique n’est plus un mandat, mais un métier. Peut-être que le Président Wade, pour précéder le futur, nous offrira une Constitution dans laquelle pour cent ans, ne seraient éligibles que les citoyens non affiliés à un parti. Che Guevara le disait : Soyons réalistes, demandons l’impossible.Elle nous fait tellement mal la politique, ou du moins une certaine politique, et on nous dit en plus que c’est elle qui tient et gouverne le monde. Encore si elle ne gouvernait que le monde ! Le pire, c’est qu’elle gouverne nos vies et celles de nos enfants. Et son visage n’est pas toujours beau !
Tiens, mon cher Sédar, ton pays accueille dans quelques semaines le 3e Festival Mondial des Arts Nègres! Certains acquiescent, d’autres boudent et critiquent, comme dans le meilleur des mondes. En effet, la démocratie c’est le jeu des contraires dans le respect de l’autre. Si l’économie ne nous fait ni sourire ni danser ni manger, pourquoi ne pas alors laisser une place à la culture, en complémentarité, le soin de nous rendre heureux et savant ? Ce qui rend aujourd’hui le monde habitable n’est pas dans l’économie mais dans la culture au service de l’humain et de valeurs inoxydables. C’est bien la culture le vrai lieu de l’échange. J’ai décidé de faire de toi, mon cher Senghor, de Césaire et de Malraux, les trois parrains de cette 3e édition de la rencontre mondiale à Dakar des nègres de toutes les couleurs. Qui disait que le noir est une couleur, le nègre une culture, et qu’il existait bien des nègres qui n’étaient pas des noirs ?
Pour dire combien ce Festival devrait s’ouvrir au monde, laissant un peu notre pays respirer enfin, loin des rages qui alimentent les élections de 2012 et l’inacceptable manque d’énergie qui pétrifie notre beau pays. Mon si cher Sédar, il ne serait pas sain pour un homme de culture de nier un tel événement au nom du pain et du feu qui manquent au peuple, quoique tout peut tenir ensemble. Le Festival me va. Tu n’aurais pas dit, non plus. C’est notre famille, notre espace de vie. Il me rassure sur la santé artistique de mon pays, malgré l’insoutenable pollution politique, et cette certitude pourtant que ce grand petit pays aura toujours le dessus sur ses démons. Ton Festival de 1966 célébrait la liberté reconquise et l’aube d’un temps nouveau. Celui que nous allons vivre devra s’interroger sur ce qui reste de nos cultures, de nos identités, de nos engagements, bien au-delà du simple concept de renaissance africaine. A ceux qui veulent coûte que coûte comparer 1966 à 2010, tu serais le premier à dire que tout n’a pas été mieux avant, qu’après toi ce ne sera point le déluge, que le monde évolue et que les Sénégalais ne devraient pas être inférieurs à leur destin. Ce qu’il reste plutôt à souhaiter, c’est que notre peuple et notre pays rentrent pour une seconde fois au paradis.
Ta maison sur la corniche ploie sous les fleurs, et l’hivernage finit. Comme tu le sais, l’Etat l’a achetée. Cela a fait désordre. Le président de la République la rétrocédera au plus vite à ta Fondation pour qu’elle devienne le musée Senghor. C’est du moins mon souhait et mon intime conviction, car pourquoi effacerait-il ce qu’il a déjà tant investi en toi ? Pourquoi laisserait-il à d’autres le soin de te rendre ta maison demain, avec tout le respect déjà consenti pour honorer ta mémoire depuis que tu nous as laissés si seuls ?
Partout de par le monde, tu continues chaque jour à être fêté et chanté. Montréal que je viens de quitter, t’a honoré par une belle place qui porte ton nom. Paris n’est pas en reste. Alexandrie, Beyrouth, et d’autres contrées lointaines comme la Guyane où Doudou Ndiaye Rose et moi avons été les témoins foudroyés d’un hommage hors du temps.
Le 5 décembre prochain, nous viendrons nombreux sur ta tombe t’embrasser avec les poètes du monde venus pour faire de Dakar, pendant une semaine, la capitale mondiale de la poésie avant le troisième nouveau grand cri nègre.
Tu nous manques. Et merci comme Césaire pour les chaines intérieures enfin vaincues, les blessures refermées, le retour du henné sur les lèvres de l’exil, le pain quotidien de la langue, les frontières défuntes de la peau, la neige noire et l’hiver tropical, les quatre gouttes de sang. Merci Sédar pour l’Afrique délivrée des tiques et des quolibets, l’Afrique comme le cœur collectif de la terre, l’Afrique ressuscitée comme la promesse d’un pagne qui tombe dans l’abandon d’une hanche. Merci pour la mémoire heureuse de Kounta Kinté, la ruse des baleines, le chant de la race, la saison des grands orages. Avec toi et Césaire, mon cher poète, vous avez décousu toutes les insultes, la canne à sucre a rebaptisé pour toujours les routes de la sueur, les livres des nègres réécrits à l’encre de la lumière et l’honneur des tapis est d’un satin interminable. Avec toi Senghor, avec nombre de nos saints endormis, le Sénégal n’est plus le Sénégal, c’est désormais un pays qui abrite des tombeaux plus grands que son nom.
Je te salue Sédar par l’ordre alphabétique du tam-tam.
Amadou Lamine Sall
poète
Lauréat des Grands Prix de l’Académie française