
Le monde en 2020 : Continuités et ruptures géopolitiques prévisibles
Tokyo le 29 novembre 2011
Allocution de Jean-Louis Roy : La version prononcée fait foi
INTRODUCTION
Je voudrais vous dire ma joie de me retrouver dans votre pays et vous remercier chaleureusement pour votre invitation. Mon ami Sumihiko Seto a planifié notre rencontre et l’a rendue possible. Je le salue et le remercie particulièrement. Nous nous sommes connus à Montréal dans les années 80. Il y représentait JETRO, votre grande organisation de commerce extérieur et j’y dirigeais alors un journal politique, Le Devoir. À sa demande, nous avons préparé et publié un cahier spécial consacré à la dimension technologique de l’économie japonaise. Depuis, nous avons toujours gardé le contact, échangé sur les évènements du monde et appris l’un de l’autre sur nos civilisations respectives. Il a contribué plus qu’il ne le sait à enrichir mon intérêt pour votre pays. Je suis venu ici une bonne dizaine de fois dans toute sorte de contextes et notamment pour la rédaction d’un ouvrage consacré à l’Afrique que j’ai presqu’entièrement écrit à Nara, que je considère être l’un des plus beaux lieux du monde. Comme vous le savez, nous devions avoir cette rencontre plus tôt cette année. Mais le drame survenu à Fukushima en mars 2011 a changé nos plans. Je voudrais vous dire ma plus vive sympathie pour les victimes, les déplacés, chacun de vous et le Japon suite à cette terrible épreuve qui a retenu l’attention du monde entier et forcé la réflexion sur les rapports entre technologies avancées, besoins énergétiques et forces naturelles. En ce sens, votre drame a une dimension universelle.
Après un séjour de près de 15 ans en Europe, où j’avais notamment dirigé l’Organisation intergouvernementale de la Francophonie, rassemblant alors 60 pays, œuvré avec un grand nombre d’organisations internationales, celles appartenant à la famille des Nations Unies, au groupe de Bretton Woods, à l’Union européenne, à l’Union africaine et à la communauté arabophone, je retourne au Canada en 1998. L’École polytechnique de Montréal me demande alors de prononcer sa grande conférence annuelle. J’accepte, ignorant que le sujet me serait aimablement imposé. « Vous pourriez, me dit le directeur, traiter un sujet qui nous intéresse tous : le monde en 2020.Rien de moins, rien de plus!
Eh bien, je reprends le même sujet avec vous, dix années plus tard, mais en sachant cette fois que l’histoire se moque de nos projections et que l’imprévisibilité et l’accélération sont ses puissants moteurs actuels. Je compte donc sur votre indulgence et suis convaincu que votre sagesse viendra tempérer mes visions de ce qui vient ou de ce qui pourrait advenir dans la courte décennie qui nous conduira jusqu’en 2020. En espérant que le monde tiendra ensemble et qu’il nous tiendra en lui jusque-là, qu’il ne se fragmentera pas, ne se disloquera pas, mais restera constitué.
LE JAPON PRÉCURSEUR
Dans la phase qui a précédé la mondialisation actuelle, le Japon a été l’un des tout premiers pays, hors la zone atlantique, à concevoir et à déployer des systèmes susceptibles d’application globale. En effet, il fut un temps pas si lointain où le « Made in Japan » constituait une espèce d’exception sur les marchés mondiaux des biens et des services alors dominé par les pays occidentaux. Cette exception contribua au rétablissement lent et irréversible de l’idée que la science et l’innovation, la production de biens technologiques et leur distribution n’étaient pas l’apanage ou le monopole de quelques-uns ou d’une aire de civilisation mais un bien commun de l’humanité. Cette idée semble évidente aujourd’hui tant la science et l’innovation, la production de biens et services technologiques et leur distribution émergent de toute part. Mais elle ne l’était pas dans la période où le Japon s’est imposé comme une grande puissance industrielle et a joué alors un rôle de pionnier contribuant ainsi à l’émergence de la civilisation universelle que nous voyons se déployer dans notre temps.
Nous avions oublié que la science et la technologie sont des créations continues d’une même humanité. Que, dans la longue durée du temps, elles ont bénéficié des apports successifs et/ou parallèles de toutes les cultures, celles de l’Asie, du monde arabe, des peuples autochtones et de l’Occident dans un croisement continu d’hypothèses, d’expérimentations et de découvertes indissociables les unes des autres, métissées, en quelque sorte. En se posant comme l’une des sources les plus vives de la création scientifique et technologique contemporaine, le Japon a fortement illustré cette dimension universelle de l’évolution du savoir. La mondialisation en a confirmé aujourd’hui la réalité et les potentialités.
Quelle mutation depuis et quelle mutation à venir!
À quel rythme le continent africain, l’espace arabe, les peuples autochtones vont-ils joindre cette formidable avancée et renouer avec leur héritage scientifique, le développer à nouveau et l’offrir au monde?
Quels sont les pays qui, en étant dépourvus présentement, acquerront d’ici 2020, de vraies capacités à produire et à distribuer des biens et des services avancés?
Quels seront les conséquences de leur entrée dans le club de plus en plus large des pays producteurs de ces biens et services; les conséquences sur le commerce mondial, le droit international du commerce, le droit du travail et le droit au travail, le prix des ressources de base et des biens offerts aux consommateurs? Aussi sur les flux financiers mondiaux et la constitution de réserves financières à l’échelle de la planète.
DES CHANGEMENTS DU MONDE
Depuis plus ou moins 15 années, nous avons été témoins de bouleversements considérables qui sont autant de changements du monde qu’il nous faut rappeler avant d’en évaluer les conséquences d’ensemble dans la longue durée du temps.
Une nouvelle carte industrielle du monde
Le premier de ces changements concerne le domaine industriel qui, depuis la fin du XIXe siècle n’a cessé de conquérir de nouveaux domaines et de concourir à ce que nous avons pris l’habitude de nommer le progrès. En quelques brèves décennies, le domaine industriel a connu des mutations cumulatives de grande portée que les prospectivistes même les plus osés n’avaient pu imaginer. Ces mutations sont multiples.
En premier lieu, la délocalisation des appareils industriels existants, y compris les sous-traitants significatifs, de telle sorte que la cartographie industrielle actuelle a peu à voir avec la carte industrielle du monde telle qu’elle était en l’an 2000. De vastes régions du monde qui recelaient des zones industrielles d’importance en sont totalement ou partiellement dépourvues aujourd’hui. Par ailleurs, d’autres vastes régions du monde qui étaient dépourvues de zones industrielles en sont aujourd’hui pourvues, et abondamment. Du coup, les capacités de production de biens et de services ont connu un basculement spectaculaire et avec lui l’accès à un marché de l’emploi et à la consommation par des centaines de millions d’hommes et de femmes qui en étaient privés précédemment. Bref, l’appareil industriel global qui durant un siècle a servi la partie atlantique du monde et ses populations est aujourd’hui confronté à une demande qui provient de toutes les régions du monde et de toutes ses populations. Au tout occidental plus quelques autres sociétés a succédé le tout Humanité.
La délocalisation de la recherche, laboratoires et équipes de chercheurs a suivi et a amplifié ce vaste déplacement des capacités. Des pays comme le mien se découvrent à nouveau fournisseurs de ressources naturelles dans une proportion inverse à leur désindustrialisation. Certes, ces pays conservent encore des capacités de recherche et d’innovation mais ils sont de plus en plus conscients que la recherche et l’innovation sont intimement liées à la production réelle de biens avancés et que, sans cette production, la recherche et l’innovation risquent de tourner à vide. Il y a quinze ans à peine, certains théoriciens de la mondialisation croyaient que la perte des capacités industrielles serait amplement compensée par le marché des services avancés, largement dominés alors par les pays occidentaux. Ce fut vrai pour un temps. Mais aujourd’hui, ce marché des services avancés est de plus en plus soumis à la compétition des pays dits émergents, la Chine, l’Inde, le Brésil, l’Afrique du Sud et quelques autres, dont la Turquie, le Maroc, le Vietnam et le Mexique, parmi d’autres.
Cette délocalisation des entreprises et de la recherche a produit une nouvelle géographie industrielle du monde. Elle a et aura d’importantes conséquences sur l’investissement, le droit commercial international, le droit du travail et au travail dans les anciens et les nouveaux pays industrialisés, les politiques publiques et notamment sociales, la recherche. L’innovation et la protection de la propriété intellectuelle. Ces domaines sont régis par des organisations internationales qui reflètent toujours la communauté internationale telle qu’elle était au siècle dernier. Où en serons-nous en 2020?
Une nouvelle carte technologique du monde
En deuxième lieu, j’évoquerai la délocalisation des capacités digitales jusque-là essentiellement réservées à la puissance publique américaine, appliquées à quelques domaines stratégiques et maîtrisées par un nombre restreint d’opérateurs. En quelques brèves années, un nouveau cycle technologique global a éclipsé les outils d’information et de communication des deux précédentes révolutions industrielles, transformé, avec la robotique, les lieux de production des biens et des services et ceux de la recherche et de l’innovation, structuré des systèmes logiques d’inventaire, de comptabilité et de distribution, rendu accessibles l’information spécialisée et courante au plus grand nombre et finalement doté des milliards de personnes de supports stables ou mobiles qui sont autant d’extension de leur appartenance au monde et de leur action dans le monde. Aujourd’hui seulement, 37 milliards de courriels ont été envoyés par des personnes à travers le monde. Cette capacité était inexistante il y a 10 ans à peine. En 2010, 750 millions de personnes avaient un compte Facebook, ce système qui a été inauguré en 2006 à l’université Harvard et dont les applications se sont sans cesse enrichies. Enfin, la concurrence a rejoint le système comme le montre Google+, lancé récemment.
Rien de comparable ne s’est jamais produit dans l’histoire soit l’installation et l’utilisation d’un même système d’information et de communication à l’échelle du monde entendu dans son sens inclusif le plus fort, c’est-à-dire étendu à toutes les nations sans exception et à des milliards de personnes. Aujourd’hui, toutes les nations sont partie de l’univers virtuel et leurs citoyens aussi. Où en serons-nous en 2020?
À la nouvelle carte industrielle du monde s’est superposée une nouvelle carte scientifique et technologique du monde dont les conséquences à long terme demeurent encore imprécises tant elles sont multiples et puissantes. Mais où en serons-nous en 2020?
Une nouvelle carte financière du monde
La troisième mutation que je souhaite aborder avec vous concerne les ressources financières du monde. Comme vous le savez, elles ont traversé les continents et sont aujourd’hui largement concentrées en Chine et dans les États producteurs de pétrole qui disposent de fonds souverains considérables. De plus, un fort volume de transactions boursières ont elles aussi migré vers des terres nouvelles. Selon la World Federation of Exchanges, la capitalisation boursière des Amériques en 2000 était trois fois supérieure à celle de l’Asie. En 2010, elles étaient presqu’à parité et, selon toutes les projections, celle de l’Asie sera largement supérieure à celle des Amériques en 2020. Le top 10 des entreprises en 2010, selon le Boston Consulting Group qui fait autorité dans le domaine, ayant le plus rapporté à leurs actionnaires (performance boursière et dividende) sont toutes asiatiques, 5 sont chinoises, deux situés à Hongkong et les trois autres sont indienne, coréenne et indonésienne.
Une nouvelle géographie financière émerge dans le monde. Elle a et aura d’importantes conséquences sur la localisation des places financières dont les fusions sont amorcées. Elle a et aura aussi des effets majeurs sur la provenance et les stratégies d’investissements internationaux, le contrôle et le prix des matières premières, la fusion d’entreprises et la localisation des chaînes de production complémentaires dans l’ère industrielle globalisée qui ne cesse de s’affirmer. Enfin, nous pouvons prévoir d’importantes négociations concernant la régulation du domaine, comprenant notamment les services financiers, les investissements et les organisations internationales régissant les normes de ces secteurs tel le Comité de Bâle. Pour l’essentiel, ces organisations reflètent toujours la communauté internationale telle qu’elle était au siècle dernier même si récemment elles ont accueilli dans leurs enceintes des représentants des nouvelles puissances financières. Ces ajustements sous pression annoncent des bouleversements plus considérables. Ce qui est vrai pour le Comité de Bâle l’est aussi pour les institutions de Bretton Woods et notamment la Banque mondiale et le Fonds monétaire international. Où en serons-nous en 2020?
Il importe de rappeler que les impulsions qui ont transformé radicalement les cartes industrielle, technologique et financière de notre monde sont venues pour l’essentiel de l’Amérique. Ses leaders ont-ils imaginé alors les effets géopolitiques et géostratégiques que leurs choix allaient provoquer? Il est permis d’en douter. Ils ont certes cru, dans un premier temps, qu’ils allaient garder la maîtrise de ces capacités qui étaient initialement les leurs avant de constater qu’elles leur échappaient et s’acclimataient aux différents climats culturels, sociaux et économiques de la communauté internationale. Henry Kissinger n’a pas cessé de dire que l’Amérique, l’Amérique victorieuse des années 90, ne s’était pas dotée d’une stratégie susceptible de maîtriser les changements du monde. En privilégiant les requêtes des maîtres du temps de l’économie de marché, les leaders américains auxquels se sont joints ceux de l’Europe et aussi les vôtres ont créé les conditions d’une exceptionnelle migration des ressources et de leur enracinement sous presque toutes les latitudes. Ils ont créé les conditions « du basculement de la richesse », qui est selon l’OCDE l’évènement dominant de notre temps.
Il importe aussi de rappeler que les effets cumulatifs de ces délocalisations ont déplacé durablement le moteur de la croissance globale de la zone atlantique vers l’Asie. Ses grandes économies et notamment celle de la Chine ont désormais la possibilité d’infléchir le cours de l’économie mondiale et, en conséquence, leurs choix stratégiques sont devenus déterminants. On doit entendre le vice-premier ministre chinois Wang Qishan quand il affirme qu’une relance asymétrique vaut mieux qu’une récession généralisée.
Les conséquences de ce déplacement du moteur de la croissance mondiale sont multiples. Dans les dernières semaines, on aura observé les vues divergentes des États-Unis et de la Chine concernant la mise en place de zones de libre-échange, les Américains privilégiant la zone Pacifique – le Pacific Free Trade Area – la Chine privilégiant la zone asiatique – la South East Asian Free Trade Area ou la East Asian Free Trade Area. Je dirai de plus que ces délocalisations ont eu un impact sur toutes les régions du monde. Le continent africain, par exemple, est entré dans une ère de croissance qui a porté son niveau de consommation de biens et de services en 2008, à la hauteur de $860 milliards, soit 35% de plus que le niveau de consommation global de l’Inde. Depuis l’an 2000, 316 millions d’Africains ont souscrit à un service de téléphonie. Voilà pourquoi on qualifie ce continent de nouvelle frontière pour l’investissement, le commerce et la croissance; la sienne et sa contribution aussi à la croissance globale.
Les explications
Comment expliquer ces mutations qui modifient si radicalement et si rapidement la marche du monde, contribuent à une nouvelle redistribution de la richesse et de la puissance, bref bouleversent la géopolitique telle qu’elle s’était fixée depuis le XVIe siècle et consolidée depuis?
Aucune réponse univoque ne peut combler un questionnement aussi immense.
L’analogie de la grappe vient à l’esprit et cette grappe tient ensemble des évènements nombreux et considérables, certains prévisibles, d’autres moins : implosion de l’Union soviétique que Michael Gorbatchev assume; triomphe de l’idéologie libérale que les présidents Bush et Clinton instrumentalisent; faillite de la politique économique chinoise des années 70 et besoin de sa rénovation, ce que Den Xiaoping réalise en inaugurant l’économie socialiste de marché; fin de l’apartheid en Afrique du Sud et installation au pouvoir de Nelson Mandela qui donne à ce pays une politique d’apaisement liant changements et continuités; installation des nouvelles technologies de l’information et des communications à l’échelle de la planète voulue par l’équipe Clinton-Gore et développement des relations Sud-Sud, cette très ancienne volonté, enfin déployée par les leaders chinois, indiens, indonésiens et brésiliens. Il fallait que tous ces évènements se produisent pour que soit bouleversée durablement la géopolitique prévalant à la fin du siècle précédent. Il fallait que tous ces évènements se produisent et aussi qu’ils soient éclairés, en quelques sortes voulus, par les personnalités exceptionnelles que je viens d’identifier.
L’implosion de l’Union soviétique a eu l’effet d’un puisant détonateur. Elle signifiait la fin de la guerre idéologique qui a dominé le XXe siècle et opposé deux sciences de l’histoire, deux conceptions des rapports entre les hommes et deux guides pour l’action, le socialisme scientifique incarnant la passion de l’égalité, et le libéralisme économique, celle de la liberté. Cette guerre idéologique donna lieu à un combat gigantesque qui mobilisa toutes les ressources disponibles et toutes les nations du monde. Le libéralisme est sorti vainqueur de ce bras de fer qui a opposé l’Est et l’Ouest dans une lutte à finir. Au cœur de cette victoire, l’affirmation de l’économie de marché et son extension à l’échelle de la planète. Ce qui advint alors est de l’ordre d’un changement de nature et non pas d’un simple changement de niveau. Ce qui advint alors est de l’ordre d’une politique globale, industrielle et financière voulue et pilotée par la première puissance politique, économique et militaire du temps, les États-Unis d’Amérique.
En un temps bref, les vainqueurs ont saisi l’occasion historique, « This Gifted Age », pour citer le titre d’un ouvrage fameux, et étendu les règles, les valeurs, et les objectifs régissant leur système économique au système mondial. Ils ont posé comme « naturelles » les normes construites par des opérateurs privés et les ont présentées comme des règles, valeurs et objectifs d’intérêt général susceptibles de structurer les sociétés, toutes les sociétés. Ils ont ouvert les vannes des protectionnismes et des réglementations, cherché les voies et moyens de libéraliser les flux financiers, l’investissement et les marchés servis par les formidables avancées des technologies de l’information et des communications. Pour ce faire, ils ont substitué l’OMC au GAAT, qui est la seule institution internationale ayant subi une véritable réforme depuis un demi-siècle. Il s’agissait d’occuper l’espace désormais ouvert du monde.
Cette voie n’a pas été sans fécondité. Elle a de fait changé le monde. Mais ce capitalisme conquérant, libéré de normes et de règles contraignantes, s’est comme scindé en deux : l’économie de production des biens s’est déplacée massivement comme nous l’avons montré précédemment et, en Occident, l’économie de marché est devenue de plus en plus une économie financière. Ses gestionnaires se sont progressivement détachés de la production des biens réels et éloignés de leurs clientèles pour concentrer leurs efforts sur les rendements financiers, le retour aux actionnaires et leurs propres bénéfices, peu importe la nature et l’importance des délocalisations, peu importe la perte de capacités réelles.
Dans son ouvrage « Fixing the Game », Roger Martin, doyen de la Rotman School of Management de l’Université de Toronto et sans doute l’un des économistes les plus respectés en Amérique et dans le monde, soutient que ce découplage explique une partie des turbulences actuelles dans la zone atlantique du monde, le surplace durable de l’économie américaine depuis la crise financière et économique de 2008 et l’état calamiteux de l’économie en Europe et les effets sociaux désastreux qui en découlent.
Certes l’Amérique n’est pas éteinte et sa résilience est grande. Certes l’Europe demeure l’un des grands marchés du monde et, au plan de la civilisation, l’une des expériences les plus avancées de convergence de valeurs et d’intérêts entre des sociétés à la fois si semblables et si différentes. Mais, au jugement du doyen Roger Martin, jugement partagé par un grand nombre des deux côtés de l’Atlantique, le besoin d’ajustement structurel doit impérativement comprendre une révision du capitalisme tel qu’il s’est déployé ces dernières années en l’ancrant à nouveau dans la production des biens et des services et en règlementant ses dérives purement financières. Les années qui viennent seront rudes; les débats, difficiles; les prises d’initiatives, impopulaires; les réductions des politiques publiques et notamment sociales, sévères. Que seront devenues la puissance américaine et l’Europe dans ce court laps de temps? Et, dans leur effort de sa reconstruction dans le cas des États-Unis, de sa réforme dans le cas de l’Europe, quelles seront leurs capacités d’infléchir la politique internationale? Où en sera l’Occident en 2020?
D’où viendront la vision, le modèle, l’énergie et la détermination pour changer ce qui doit l’être. Il ne s’agit certes pas de rêver à une espèce de restauration de la prépondérance occidentale dans les affaires du monde. Ce temps est révolu. Mais il s’agit pour l’Occident d’être en situation à nouveau de produire richesse et croissance, de restaurer sa capacité concurrentielle à créer biens et services avancés et d’endiguer les menaces qui pèsent lourdement sur son modèle social qui est aujourd’hui en déclin. Ce renversement suppose une formidable révision du système économique tel qu’il est devenu dans cette partie du monde. Aujourd’hui cette révision semble inatteignable. À Washington comme à Berlin et Paris, l’idée de cette réforme n’est pas absente mais elle est sans cesse repoussée et on observe une agitation stérile pour conforter le système existant bien davantage que pour le réformer. On observe aussi le décrochage des citoyens qui ont de plus en plus la conviction que les pouvoirs publics sont devenus inféodés aux entreprises du secteur financiers et que les bénéfices considérables de ces dernières sont inversement proportionnels aux difficultés économiques grandissantes des populations. On observe enfin, une lente dégradation des conditions sociales affectant un nombre croissant de personnes des deux côtés de l’Atlantique. Se pose aussi la question de leur capacité d’investir massivement dans l’innovation comparativement aux pays émergents, comparativement à la Chine notamment qui vient d’annoncer un programme d’intervention financé à la hauteur de $1,7 trillion sur cinq ans dans les domaines des énergies alternatives, des biotechnologies et des équipements industriels avancées. Mais le pire n’est pas toujours ce qui se produit!
En 2020, les pays européens ou certains d’entre eux seront-ils rassemblés dans un système fédéral qui est leur seul avenir possible ou l’Europe sera-t-elle en phase accélérée de son déclin? Et l’Amérique aura-t-elle réussie sa sortie de la crise profonde qui la mine présentement et renoué avec ses bases historiques : les libertés individuelles, l’optimisme et l’innovation? Enfin, en 2020, l’Europe sera-t-elle entrée avec l’Amérique dans une alliance économique nouvelle incarnée par et dans une zone de libre-échange de l’Atlantique?
Où iront vivre, expérimenter et produire les créateurs du monde, scientifiques et culturels? Quelle sera en 2020 la ville ou la région ouverte et accueillante à ceux et celles qui ont déjà l’esprit et le cœur dans l’avenir? Shanghai, Sao-Paulo, Le Cap, Tokyo, Istanbul, Mumbai, Berlin ou New York?
LE BESOIN DE NOUVELLES SYNTHÈSES
De la description des changements du monde dont nous sommes les contemporains, passons à leurs conséquences et aux besoins de nouvelles synthèses qui en découlent manifestement.
Deux mondes
Notons d’abord qu’il nous faut parler de deux mondes tant le monde tangible et le monde virtuel se déploient dans un parallélisme parfois convergent et parfois incomparable. Un très grand nombre des activités humaines sont désormais susceptibles de de se déployer dans l’un ou l’autre de ces deux mondes séparément ou de les attacher dans des formes qui ne cessent de se multiplier.
Le droit peut ici nous servir d’exemple.
Au moment où nous nous sommes réunis, la Cour suprême de mon pays évalue la valeur juridique des documents produits sur Internet, celle aussi des correspondances sur Internet comme susceptibles de constituer des pièces à conviction ou non. Le dossier se complique quand on considère la croissance exponentielle de ces documents et textes, 60 milliards au Canada en 2010, 3 110 milliards dans le monde; celle aussi, pour ne citer que cet exemple, du commerce électronique qui touche déjà des centaines de millions de personnes dans toutes les régions du monde et, en conséquence, la multiplication des litiges possibles. À la vérité, c’est la quasi-totalité des domaines couverts par les droits criminels et civils comprenant les droits de l’homme, dans leur double dimension nationale et internationale, qui aujourd’hui se logent dans les deux mondes. Considérant l’importance croissante des réseaux informatiques dans l’organisation, la gestion et le fonctionnement des sociétés, l’importance de la question de la sécurité informatique n’échappe à personne. Bref, pour les questions qui précèdent, la situation actuelle est intenable, dangereuse, voire explosive. Elle appelle, de toute urgence, une négociation internationale d’envergure au risque de voir se développer une bulle exponentielle de non droit. Dans le monde que nous avons décrit précédemment où tant d’activités industrielles, scientifiques et financières chevauchent en permanence toutes les frontières, quel droit fera autorité si aucun droit n’est commun? La porte est grande ouverte pour des régressions terribles, des conflits insolubles, des affrontements sans issue.
Où en serons-nous en 2020? Surplace irresponsable ou avancée même modeste mais réelle pour que le droit demeure un repère fiable et respecté contre la tentation de la force et de l’indifférence qui sont des machines à créer des victimes?
De nouvelles synthèses
Nous sommes entrés dans un temps où le besoin de nouvelles synthèses est impérieux pour répondre aux besoins de base de 8 milliard d’humains en alimentation, en eau, en éducation, en soins de santé, en aménagement urbain dans ce millénaire des villes, pour répondre aux besoins environnementaux de la planète qui sont aussi les nôtres. Nouvelles synthèses aussi concernant la sécurité régionale et globale, la protection commune concernant la non-prolifération nucléaire, le développement des armes bactériologiques et chimiques, le terrorisme sous toutes ses formes. Nouvelles synthèses enfin concernant le droit international public dans les domaines du commerce, de l’investissement et de la gestion des institutions financières et bancaires; concernant aussi la promotion et la protection des droits et des libertés de chacun et de tous. Tous ces domaines relèvent, pour l’essentiel, de la gouvernance mondiale.
Or cette gouvernance et les architectures institutionnelles et juridiques chapeautant cet ensemble considérable de domaines ne sont plus en adéquation avec les besoins communs et l’état réel de la géopolitique telle qu’elle advient en ce siècle avec ses nouvelles cartes industrielles, technologiques et financières. Il faut bien le constater, la négociation internationale est bloquée et, mis à part quelques ajustements cosmétiques au sein des institutions de Bretton Woods et la mise en place du G20 comme un changement devenu impérieux tant la formule du G8 était devenue obsolète, insignifiante et sans perspective de relance et d’avancée réelle. Où en serons-nous en 2020? Aurons-nous fait quelques progrès dans la réforme du Conseil de sécurité des Nations-Unies? Pour doter le G20 d’une capacité de suivi qui lui manque manifestement?
Quelles sont les vues des nouvelles puissances?
La Chine qui engrange capacités, y compris spatiales, richesses financières et avancées sociales, est-elle cadenassée dans sa politique de non-intervention dans les affaires des États qui est une position intenable. À moins de nier le droit international public et le besoin radical de convergences dans plusieurs domaines évoqués précédemment, y compris le droit commercial et financier, le droit environnemental, le droit maritime et le droit spatial, le droit humanitaire et le droit international des droits de l’homme.
L’Inde, le Brésil et l’Afrique du Sud, ces trois grandes démocraties du Sud, sont-elles prêtes à s’engager et vigoureusement dans la mise en place de règles, normes et obligations renouvelées pour assurer la sécurité et la stabilité, la croissance et le développement partagé des biens globaux?
Leur contribution est indispensable. Elle est essentielle. Comment influeront-elles la restructuration du monde d’ici 2020?
Dans ce marasme, l’expansion des capacités scientifiques et technologiques de l’humanité évoquée précédemment constitue une formidable chance, un levier sans précédent dans l’histoire, pour le règlement des questions que nous venons d’évoquer. En effet, la compréhension de ces questions est désormais globalisée, la recherche mieux accordée aux réalités diverses des sociétés. De grands laboratoires indiens, brésiliens ou sud-africains sont mieux à même de s’investir dans le besoin d’une médecine tropicale y compris en pharmacologie. Il en va de même pour l’énergie solaire et les technologies utiles aux secteurs de l’agriculture et de l’agroalimentaire, pour ne citer que ces exemples. À cet égard, les mouvements actuels sont positifs.
La diversité
Vous le savez, les biens matériels ne voyagent jamais seuls. Avec eux circulent des représentations du monde, des valeurs philosophiques et religieuses, des interprétations de l’histoire, des œuvres de la culture, des systèmes organisationnels et tant d’autres choses encore, dont notamment les personnes. Ainsi, dans cette période où le Japon s’est imposé comme puissance industrielle, sa littérature, son cinéma, ses bande dessinées, ses mots,
ses jeux électroniques, ses supports technologiques mobiles, sa cuisine ont suivi ainsi que ses formes de gestion incluant la robotique, qui ont grandement intéressé en raison de leur nouveauté et de leurs indéniables succès. Et en prime, vos multinationales et leurs bannières sont devenues familières dans le monde.
Des mouvements de même nature proviennent aujourd’hui d’un grand nombre de pays : l’ensemble des pays occidentaux et le Japon, l’Afrique du Sud et ses 60 millions d’habitants en 2020, la Turquie qui en comptera alors 90 millions, le Vietnam, 110 millions, le Mexique, 140 millions, le Nigeria, 200 millions, le Brésil, 210 millions, l’Inde et la Chine bien évidemment. Et avec leurs produits et services avancés viennent toute la panoplie des biens immatériels qui leurs sont propres, spirituels, culturels et sociaux et leurs sociétés multinationales aussi. Ainsi la famille humaine se montre telle qu’elle est : diverse et plurielle.
Cette diversité existe et à fort niveau dans un grand nombre de pays. Elle s’étend là où elle n’existait pas, se fortifie là où elle existe. En 2020, dans un monde qui comptera alors près de 8 milliards d’habitants, ils seront légion à revendiquer ce que le philosophe Charles Taylor décrit comme une identité multiple, à trouver une partie de leurs racines sur tel continent et l’autre partie sur un autre, à conjuguer les valeurs de leur lieu de vie et celles de leur lieu de provenance. Ces situations se développent dans le monde réel et elles ont aussi envahi le monde virtuel.
On a dit que « le XXIe siècle sera celui des peuples en mouvement » et il l’est. Il y a ceux qui se déplacent physiquement et ceux qui, tout en étant sédentaires, bénéficient des moyens technologiques qui pulvérisent les distances dans l’espace et dans le temps. En effet, simultanément et en temps réel, toute l’offre d’information et de culture, d’où qu’elle vienne est aujourd’hui disponible sur l’ensemble de la planète et des centaines de millions de personnes s’en prévalent quotidiennement. Simultanément et en temps réel, les possibilités offertes aux personnes pour communiquer entre elles où qu’elles soient et sans frais sont quasi infinies. Ils sont légions à s’en prévaloir à des fins personnelles, professionnelles ou de mobilisation. On estime à 3 milliards le nombre d’utilisateurs des 5 milliards de comptes courriels qui existeront en 2020, 75% personnels et 25% professionnels. Aujourd’hui, 260 milliards de courriels sont envoyés hebdomadairement et ce chiffre pourrait atteindre les 600 milliards en 2020. Cette véritable planète mise en orbite par les technologies de l’information et des communications est sans frontière et, pour l’essentiel, elle le restera même si certains gouvernements tentent de la bloquer et y réussissent assez médiocrement. C’est en passant par cette planète que les hommes aujourd’hui se mobilisent, à Tunis, Rio, Shanghai, New-York, Damas…
Mes amis, où que vous soyez dans le monde aujourd’hui, vous pouvez capter toutes les chaînes de télévision japonaise. Sans recherche poussée, en écrivant ce texte dans ma bibliothèque à Montréal, j’ai syntonisé onze de vos télévisions dans un bassin de 2 000 chaînes offertes gratuitement provenant de 160 pays et parlant toutes les langues du monde.
Grâce à la numérisation, toutes les cultures du monde affichent leur patrimoine ancien et actuel, leurs œuvres cumulées et celles de production récente pour tous et toutes à travers le monde et notamment pour les diasporas qui disposent ainsi de relais sans précédent pour tenir le lien et les rapports avec les pays d’origine. La chaîne de télévision Omni, dont le siège est à Toronto, produit des émissions en 35 langues et certaines sont vues simultanément en Chine et au Canada. Le Cirque du Soleil, sans doute l’une des plus imposantes entreprises culturelles de la planète, se targue de recruter dans le monde entier. Les grands studios de télévision hollywoodiens signent de coûteuses ententes de co-production avec les studios bollywoodiens et aussi avec les cinéastes chinois. Le Musée du Louvre s’installe dans les Émirats arabes unis… Ce mouvement d’hybridation des cultures n’est pas nouveau. Vous le savez, la culture japonaise a eu un impact certain sur la production culturelle européenne dans le siècle dernier comme d’ailleurs celles du continent africain. Mais les mouvements actuels reposent sur des moyens technologiques et disposent de ressources financières d’une autre ampleur. Ces mouvements dessinent peut-être une nouvelle carte culturelle du monde.
Enfin, même sommairement, je voudrais rappeler le déploiement de politiques culturelles extérieures par un certain nombre de pays qui y consacrent des ressources considérables. « L’Inde ne tient pas toute entière en une même place. Et cela est crucial! C’est même, je crois, la voie du futur pour bien des civilisations… L’état-nation remplacé par de vastes essaims diasporiques », affirmait le grand écrivain Amitav Ghosh en 2008. Ce constat est aujourd’hui partagé par les nouvelles puissances, le Brésil, l’Afrique du Sud, l’Inde, la Chine qui ont intégré la culture à leur offre internationale. Ces politiques contribuent et contribueront dans l’avenir à l’illustration de la diversité de la famille humaine, à son illustration et à sa reconnaissance.
Le pluralisme
Cette diversité exhumée montre tout ce qui a été recouvert, enfoui et nié dans l’histoire moderne et contemporaine. Elle met à mal une vision hiérarchisée des cultures qui a dominé la représentation du monde ces derniers siècles. Mais ce qu’elle révèle est plus fondamental et plus déterminant. Cette diversité est de fait l’expression du pluralisme spirituel, culturel et sociétal de la famille humaine. La grande question des prochaines décennies concerne la gestion de ce pluralisme qu’aucune puissance ne peut désormais recouvrir, enfouir ou nier : pluralisme religieux, pluralisme éthique, pluralisme linguistique, pluralisme juridique, pluralisme sociétal.
Les nouvelles cartes industrielle, scientifique et financière du monde induisent un basculement à terme de l’influence et de la puissance qui devraient normalement marquer les négociations internationales. Que veulent vraiment les nouvelles puissances concernant la gouvernance mondiale, la sécurité globale et régionale, le droit international public incluant le droit humanitaire et le droit international des droits de l’homme, la justice transnationale et internationale incluant le droit pénal international, l’obligation de protéger, l’aide publique au développement, les normes environnementales, la protection de la vie privée? Quelles alliances nouvelles aux tables de négociation? Quelle polarisation inédite dans les enceintes mondiales? Quelle influence auront certaines organisations régionales d’un nouveau type telle l’Association de Coopération de Shanghai? Devons-nous nous préparer à plus de tensions, d’oppositions et de conflits?
Dans ce contexte d’un pluralisme affirmé, que deviendront trois concepts fondateurs qui sont à la base du droit et du système international tel que construit depuis la Seconde Guerre mondiale : le concept reconnaissant des droits inaliénables et égaux à tous les êtres humains, bref les contenus de la Charte des Nations Unies et de la Déclaration universelle des droits de l’homme; le concept qui, prudemment mais de plus en plus décisivement, reconnaît à la communauté internationale un droit d’ingérence dans les affaires intérieures des États dans des circonstances prévues et enfin, le concept qui fait de la sécurité une responsabilité commune?
Ces droits seront-ils consolidés ou réévalués? Diminués ou confortés? Amendés ou simplement reconduits? Quelles valeurs mises en veilleuse ces dernières décennies voudra-t-on réhabiliter et promouvoir? Quel modèle alternatif pourra être proposé pour le règlement de situations difficiles. Je pense notamment au modèle de laïcité prévalant en Inde en comparaison de celui qui se déploie en Europe. Bref, comment la carte de la gouvernance mondiale, du droit et des droits, de la sécurité et de la responsabilité partagée évoluera-t-elle dans les années qui viennent? Où en serons-nous en 2020?
Nous entrons dans un temps de délibération sans précédent qui sera d’autant plus complexe et stimulant que désormais la diversité et le pluralisme ne seront plus des abstractions rhétoriques obligées mais bien des forces agissantes et rayonnantes. Ce fait ne simplifiera pas les négociations internationales mais elles s’en trouveront renforcées dans leurs résultats si les synthèses dégagées s’enracinent dans le pluralisme de la famille humaine. Dans l’intervalle, il nous faut nous familiariser avec le pluralisme, en comprendre la dynamique et l’intégrer à nos systèmes de référence et de pensée. Cette tâche est considérable.
Tout ce qui précède pourra se produire ou non. Entre mon intervention de l’année 2000 et celle que je viens de partager avec vous dix années plus tard, l’une et l’autre consacrées au monde en 2020, j’ai pu constater que l’histoire se moque de nos projections et que l’imprévisibilité et l’accélération sont ses puissants moteurs actuels.
Je vous remercie.




